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28/04/2007

La Russie de Poutine

Difficile de connaître la Russie quand comme moi on n'y a pas voyagé. Des amis toutefois m'ont bien dit avoir tous été frappés par les inégalités qui règnent dans le pays: Moscou, une des villes les plus chères du monde, tous les produits de luxe à disposition, mais à disposition d'une minorité qui s'est enrichie au détriment de la grande majorité de la population.

 

Alors la faute à qui ? Si on en croit les media occidentaux, c'est bien simple: haro sur Poutine. L'homme anime le culte de sa personnalité et dirige les media d'une main de fer comme Staline en son temps. Son origine KGBesque n'est un secret pour personne. L'homme qui renationalise les conglomérats gaziers et pétroliers pour en faire une formidable machine de guerre contre l'Europe. Témoin les ruptures d'approvisionnement qui frappent l'Ukraine (gaz) puis la Biélorussie (pétrole), l'Ukraine qui avait eu la gentillesse de rejoindre le camp "européen", le camp des démocrates éclairés. Témoin aussi la répression de longue date des indépendantistes tchétchènes, l'interdiction faite aux organismes humanitaires de travailler dans la zone. Témoin pour finir la « persécution » des anciens oligarques, qu'ils soient en Russie ou réfugiés au Royaume-Uni.

Depuis mon enfance j'ai été bercé de la phraséologie journaliste, rythmée par les « opposants politiques », les « défenseurs des droits de l'homme » et les « dictateurs ». Je n'ai jamais réfléchi au fait que les positions de la presse occidentale pouvaient être dictées également par un intérêt supérieur: défendre le modèle occidental et son éminence morale, envers et contre tout, n'accepter que les critiques de l'intérieur, à la marge. C'est donc muni de cet espèce de manuel du parfait petit démocrate européen que j'ai subi une de mes premières gifles. Discutant avec un collègue russe de la révolution orange en Ukraine, je défendais évidemment son bien fondé et le progrès démocratique qu'elle permettait. Même s'il ne pouvait défendre le candidat sortant qui était un criminel, mon collègue m'a répondu que cette opposition était financée par des fonds occidentaux, en particulier du milliardaire américain George Soros, et qu'ils soutenaient toutes les volontés séparatistes dans les ex-républiques soviétiques. Et je me suis rendu compte que dans son esprit tout ce qui venait de l'occident n'était pas nécessairement une bénédiction. Pourtant je n'ai jamais soupçonné ce collègue d'être un défenseur de l'impérialisme russe et un pourfendeur de la démocratie.

Sur la base de quelques dicussions de ce genre j'ai commencé à essayer de prendre un peu plus de recul par rapport aux nouvelles rapportées de l'étranger. A la lecture il est évident qu'elles sont pour la plupart recopiées directement des dépêches de l'AFP, c'est pourquoi on peut lire les mêmes, presque à la ligne près, dans 20 minutes ou dans le Monde. Les « spécialistes » sont interrogés directement en France. Qui se souvient encore du temps des « envoyés spéciaux à Moscou » ? C'est dans le contexte de ce scepticisme naissant que je me suis pris ma deuxième gifle. En lisant donc un de ces articles de l'étranger concernant la répression par les forces de l'ordre du Mouvement l'Autre Russie, je me suis demandé ce que représentait vraiment ce mouvement. Il est bien connu que Vladimir Poutine est un président élu deux fois démocratiquement et que les russes s'apprêtent à voter pour son successeur sans qu'il ait besoin de manipuler les votes pour cela. Malgré la personnalité influente d'un de ses leaders, l'ancien champion d'Europe Gari Kasparov, ce mouvement ne bénéficie pas du soutien populaire le plus fort. Deux jours plus tard, un autre leader du mouvement, Edouard Limonov, est appréhendé par les forces de l'ordre. Edouard Limonov est président du parti national-bolchévique, que TOUS les journaux, reprenant probablement les dépêches de l'AFP, ont classé comme mouvement d'extrême gauche. Vous pouvez voir dans le deux lien ci-dessous de quel genre de mouvement d'extrême gauche il s'agit:


http://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_national-bolch%C3%A9vi...


Il n'est pas difficile de se convaincre qu'Edouard Limonov est un militant no-fasciste, antisémite, et dont le mouvement participe à des actes violents à carctère raciste. Comment expliquer que tous les media se soient tus à ce sujet lors de son arrestation ? Comment expliquer qu'un démocrate comme Gari Kasparov se soit allié à un néo-fasciste ? Comment accepter qu'on nous propose de nous identifier à de tels mouvements en les présentant comme l'expression de la démocratie en Russie face au totalitarisme de Poutine ? Comment expliquer que dans un article du Monde (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3214,36-902731@...) il soit écrit que Poutine ne fait rien contre les néo-nazis alors même qu'on l'accuse de violer la démocratie lorsqu'il les combat ? Il ne s'agit bien évidemment pas d'angéliser le leader de la Russie mais de réclamer un droit à l'information qui nous permette de juger en notre âme et conscience. En tous cas il est de plus en plus évident que la Russie est en train de (re) devenir notre ennemi, il serait intéressant de savoir quelle en est la cause exacte. Un autre indice de cet affrontement en gestation nous est fourni par le graphiqe (toujours dans le Monde) qui nous explique le pourquoi du bouclier anti-missile en Pologne et en République Tchèque:

http://www.lemonde.fr/web/infog/0,47-0@2-3214,54-902456@5...

Regardez bien la flèche marquée « trajectoir d'un missile qui frapperait les Etats-Unis » et demandez-vous naïvement pourquoi cette flèche ne passe pas plutôt par le Maroc, l'Espagne, voire même la France. L'Iran a-t-il même les moyens d'envoyer un missile aussi loin ? Les traits verts laissent pour le moins sceptique, tellement qu'on se demande si le graphique ne sert pas à illustrer l'absurdité de l'argumentation américaine. Quant à la Corée du Nord, les essais de missile effectués jusqu'à présent sont passés au dessus du Japon. On imagine mal les missiles Nord-Coréens traverser l'Oural, la Russie, l'Europe puis l'Atlantique pour aller frapper les Etats-Unis. En revanche on note assez bien la proximité avec la Russie.

Comment se fait-il qu'en quelques années Poutine soit passé du statut de partenaire, allié dans la lutte contre le terrorisme, à celui de dictateur, ennemi potentiel ? Une piste (mais sans doute pas la seule) que l'on retrouve en filigrane dans toute la stratégie américaine est liée aux hydrocarbures. La Russie possède des réserves de pétrole importantes et des réserves de gaz gigantesques, elle fournit 30 % de l'Europe en gaz à peu près, et Poutine a fait rentrer récemment les grands conglomérats dans le giron de l'Etat. Maintenant Gazprom a des vues sur le marché du gaz européen. En face l'Europe est divisée par l'idéologie du marché intérieur qui a pour résultat de multiplier les compagnies européennes (acheteurs) face aux trois vendeurs qui sont Sonatrach (Algérie), Statkraft (Norvège) et Gazprom (Russie). C'est pourquoi dans les négociations avec la Russie la Commission Européenne insiste toujours sur « l'ouverture » du marché du gaz russe aux investisseurs européens, sans avoir bien entendu les moyens de l'imposer. D'un point de vue pratique l'Europe est de plus en plus dépendante de la Russie alors même que celle-ci a le moyen de se tourner vers le marché asiatique. Certainement les gouvernements européens voient cela d'un mauvais oeil et les américains également qui souhaitent maintenir leur influence sur l'Europe.

La guerre de l'énergie est une réalité qui sous-tend la plupart des tensions maintenant sur la planète. La question est de savoir quelle est notre place éthique dans tout cela. Est-ce qu'on peut décemment critiquer les poursuites judiciaires à l'encontre des oligarques qui se sont enrichis via des manipulations frauduleuses et en utilisant la mafia pour leurs basses oeuvres ? Est-ce qu'on peut encenser Boris Eltsine qui a finalement plongé la Russie dans une pauvreté extrême sous prétexte qu'il aurait sorti la Russie d'un communisme qui était déjà moribond sous Gorbatchev ? Sur ces thèmes on peut se reporter à l'excellent livre de Jacques Sapir Le krach russe ou aux livres de Stiglitz pour voir comment nos élites économistes ont aidé à plonger la Russie dans le chaos financier et comment les prêts du FMI ont été détournés par quelques uns au vu et au su de tout le monde. Est-ce qu'on a le droit de reprocher à un état souverain de tirer avantage de ses ressources naturelles dans le contexte actuel ? Et comment les journalistes se permettent-ils de reprocher à Poutine de déclarer qu'il veut achever l'électrification du pays au prétexte que c'était déjà dans le programme de Lénine ? Il est vrai que nous pouvons nous targuer d'être des modèles de liberté d'expression. Pour exemple les centaines d'arrestation de militants altermondialistes en 2005 au sommet du G8 à Gleneagles n'ont pas véritablement défrayé la chronique, ni les brimades subies par ces dangereux agitateurs dans les geôles britanniques. Il est vrai que cette manifestation n'était « pas autorisée ».

Qui peut nous dire où est le danger pour l'Occident exactement ? La Russie est un pays qui sort à peine de la ruine, les projections démographiques montrent qu'elle devrait perdre plus de la moitié de sa population dans les vingt prochaines années, alors qu'elle est déjà peu peuplée. Elle possède largement plus de ressources que ce qui est nécessaire à son développement. On ne voit pas vraiment pourquoi un tel pays développerait une politique agressive. On comprend mieux en revanche pourquoi une région vaste, peu peuplée et regorgeant d'hydrocarbures attirerait les convoitises. Il est permis de se demander en l'occurrence si l'opinion forgée par les media ne s'apprête pas à nous vendre une nouvelle « guerre préventive ». Bien sûr il ne s'agit pas ici de s'interdire de critiquer la méthode Poutine mais de poser une simple question: pourquoi les media occidentaux nous mentent-ils délibérément ? Et jusqu'où serons nous prêts à aller pour l'Occident ?

 

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