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31/05/2007

L'éthique et la terreur

L'Iran doit-elle posséder la bombe atomique ? Pour l'ensemble des observateurs occidentaux, la question ne mérite pas de s'y attarder. A la fois la raison et la morale commandent de s'opposer à ce que le régime iranien dispose de l'arme nucléaire. La morale parce que l'Iran fait partie de cet "axe du mal" inventé par G. W. Bush pour justifier son intervention en Irak; parce que son président est fou, apparemment, que le régime est religieux et fanatique. L'Iran risquerait donc de faire usage de l'arme atomique. La raison parce en augmentant le nombre de pays ayant accès à "la bombe" on augmente statistiquement le risque qu'elles soit utilisée.

Pourtant ces deux arguments, comme je vais essayer de le démontrer, sont essentiellement hypocrites. La seule raison pour s'opposer à ce que l'Iran (ou un autre pays) ait la bombe atomique est tout simplement d'ordre stratégique.

Tout d'abord notre "morale" repose sur l'argument implicite que nous sommes du côté des "gentils" et l'Iran du côté des méchants. Elle nous persuade donc que dans l'intérêt général la bombe atomique est mieux placée entre nos mains qu'entre les leurs. En effet, si nous n'avons pas recours à ce découpage Bien/Mal si cher au président américain, alors l'éthique ne sera certainement pas de notre côté. L'éthique nous recommande en effet de ne considérer comme "bon" que ce qui peut-être considéré comme bon par chaque être humain, d'une manière anonyme. Si tous les hommes sont de même nature, égaux en intelligence et en bonté, alors peu importe que nous abandonnions l'arme atomique et la confiions aux iraniens. Leur refuser ce que nous nous permettons viole l'éthique de manière flagrante. Mais qui peut ignorer par ailleurs que les Etats-Unis sont dirigés par un fanatique religieux élu par une majorité d'américains (voir l'excellent documentaire Jesus Camp si vous le pouvez) ? Quel est le pays qui a envahi l'Irak en construisant des preuves de toutes pièces ? L'argument moral tient peu face à ces considérations.

L'argument de raison est encore plus fallacieux, malgré ce qui paraît. Il ne tient pas face à la réflexion ni  même face aux faits. Il repose sur l'idée que les comportements des pays sont aléatoires et indépendants les uns des autres face à l'usage de l'arme atomique. Evidemment c'est faux. Un chef d'Etat ne tire pas à pile ou face pour utiliser l'arme atomique. Amadinejad est sans doute antipathique mais probablement pas fou. Par ailleurs l'Iran n'est pas un pays sans contre-pouvoir et toute nation cherche d'abord sa survie. Hitler n'a pas été suivi par ses généraux dans sa démarche suicidaire. Hirohito n'a pas voulu sacrifier son peuple. Enfin il faut noter que la seule fois où l'arme nucléaire a été utilisée c'est lorsque un seul pays (à savoir les Etats-Unis) en disposait. Le fait qu'elle l'ait utilisée deux fois prouve qu'il ne s'agit pas d'un hasard du destin. Pourtant les Etats-Unis représentent le "Bien". On est en droit de penser que si l'URSS n'avait pas acquis l'arme atomique, le Vietnam et Cuba auraient été frappés par la suite. Ce qui a retenu les présidents américains, ce n'est pas la compassion pour les populations cubaines et vietnamiennes mais bien la peur des pertes dans leur propre pays. On a pris l'habitude d'appeler cela "l'équilibre de la terreur", moins sympathique bien sûr que le déséquilibre de la terreur.

Pour comprendre les équilibres géopolitiques il faut se débarrasser de l'idée que ce qui est bon pour l'occident sert l'humanité tout entière et poser simplement l'hypothèse qu'un pays cherche à défendre avant tout ses propres intérêts. Qu'il s'agisse des Etats-Unis ou de l'Iran.

Dans la configuration géopolitique actuelle on voit bien que les différentes puissances nucléaires se neutralisent. Il apparaît également qu'aucun pays non nucléaire ne peut se déclarer ouvertement hostile à l'ensemble des puissances nucléaires. Il doit donc se rapprocher diplomatiquement de l'une au moins, pour s'éviter les foudres des autres. C'est ce que fait par exemple l'Iran avec la Russie. Si un pays veut se rendre véritablement autonome politiquement, sa meilleure stratégie est de se procurer l'arme nucléaire. Au Moyen-Orient, seul Israël en dispose à l'heure actuelle. Concrètement, ce monopole de la terreur n'a pas localement oeuvré en faveur de la paix au Moyen-Orient. Les européens, les américains et les israeliens considèrent toujours comme allant de soi les bombardements des civils dans les pays arabes pour servir leurs objectifs stratégiques.

Il n'est donc a priori pas évident qu'un équilibre de la terreur soit moins favorable à la paix que la situation actuelle. En revanche il serait certainement moins favorable aux intérêts occidentaux. On peut agiter l'épouvantail (probablement éphémère) d'Amadinejad mais il est amusant de voir comme les méchants d'hier peuvent être les gentils d'aujourd'hui. Il asuffi que la Corée du Nord se dote de l'arme nucléaire pour faire revenir les Etats-Unis à la table des négociations. A contrario il était connu de tous que l'Irak ne disposait plus d'armes dangereuses et le pays a été envahi ! Ces deux constatations suffisent à valider complètement la stratégie iranienne, stratégie provoquée par la définition de l'Axe du Mal initiée par George Bush, faut-il encore le rappeler.

La position française et européenne vise donc avant tout à défendre les intérêts occidentaux. Elle s'appuie sur l'opinion publique, la peur fantasmatique des croisades islamistes et un pacifisme inefficace qui a pour conséquence de maintenir une situation meurtrière pour les populations arabes. On peut évidemment regretter que, dans les faits, la démocratisation de l'atome ait plus conduit au développement de la pays entre nations que n'importe quelle autre politique. On peut toujours craindre un docteur Folamour, bien sûr  ce n'est pas impossible. Mais, maintenant que l'arme atomique existe, à la fois l'éthique et la raison nous recommandent de la partager. Seuls l'égoïsme et le racisme nous en empêchent. 

04/05/2007

Ségolène et la gauche

Au delà de la joute oratoire entre deux personnalités, le débat du 2 mai entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy marquera peut-être un tournant de la vie politique française. On savait déjà que Nicolas Sarkozy revendiquait la "droite décomplexée" et la fin de la "repentance". On peut se demander d'ailleurs à tête reposée quelle est cette repentance constamment évoquée. La droite n'a jamais concédée que deux repentances: la collaboration sous le Maréchal Pétain et la dénonciation de l'esclavage. Il a déjà été reproché à Jacques Chirac par certains milieux de droite d'avoir présenté les excuses de la France pour la collaboration. Concernant précisément Nicolas Sarkozy, la référence dans ses textes à une "dette imaginaire" envers les pays d'où proviennent les immigrés français laisse planer un doute amer: s'agit-il de la colonisation, de l'esclavage (voir le film Réfutations, http://www.lautrecampagne.org/refutations.php ) ?

Toujours est-il que pour le candidat de la droite il apparaît évident que celle-ci a été bridée dans ses aspirations depuis un certain nombre d'années et a refusé ses vraies valeurs, et on lit entre ses lignes que le responsable serait la bien-pensance socialiste qui aurait contaminé son électorat. La gauche a donc gagné depuis 20 ans en France et la droite n'était plus elle-même. Comme si le spectre du communisme soviétique ne pesait pas sur la gauche française. Comme si le tournant libéral de 1983 n'avait pas été une politique de droite menée par un gouvernement de gauche. Comme si le gouvernement Jospin n'avait jamais privatisé France Telecom et signé les accords de Barcelone qui menaient tout droit à la privatisation des autres services publics ?

Si on comprend maintenant un peu mieux ce qu'est une droite qui revient à ses vraies valeurs, on est en droit de se demander ce que pourrait être une gauche "décomplexée", ne cultivant pas la "repentance". Pour la première fois un candidat socialiste, au deuxième tour d'une élection présidentielle, nous a donné quelques aperçus de ce que pourrait être une gauche qui s'assume. Bien sûr les éclairs n'ont pas été nombreux mais ils ont eu le mérite d'exister et d'esquisser pour une fois un choix réel pour l'électeur. Lorsque Nicolas Sarkozy rend les 35 heures responsables des dysfonctionnements des hôpitaux, Ségolène Royal ne recule pas. Elle invoque le "droit" pour les personnels hospitaliers de travailler 35 heures, d'autant plus qu'elles ont des horaires extrêmement contraignants. la candidate socialiste a même utilisé le terme d'"acquis social". Qui se souvenait encore qu'en France on pouvait invoquer un droit sans chercher à savoir combien il coûtait. Qui se souvenait qu'on pouvait proposer une politique sociale en disant qu'on irait chercher l'argent là où il est ? Ségolène Royal l'a fait. Et elle ne s'appelle pas Arlette Laguillier ou Olivier Besancenot.

Nicolas Sarkozy nous a parlé réduction des coûts et Ségolène Royal nous a parlé augmentation des droits. Cet antagonisme aurait dû sauter aux yeux de tous les commentateurs. Mais l'opinion publique est encore trop formatée à l'idée que la notion de coût est un absolu. Alors que souvent ce qui coûte à l'un rapporte à un autre. Transférer de l'argent d'un plus riche à un plus pauvre n'est pas une politique qui coûte en soi, sauf au riche. Dépenser trop d'argent dans des dépenses inutiles alors qu'on pourrait l'investir à meilleur escient est en revanche une politique qui peut coûter à tous. Le chef d'état doit maintenir cet équilibre qui permet de garantir les droits présents et de préserver ces droits pour le futur, voire les augmenter.

Bien sûr on peut penser que le positionnement de Ségolène Royal est stratégique. Sarkozy occupe la droite, Bayrou le centre (voire même le centre-gauche), donc il lui reste à occuper la gauche, la vraie. Sa réserve de voix est importante même si elle ne lui suffira pas probablement pour être élue. Et bien sûr il lui reste d'énormes progrès à faire.

Elle commet la même erreur que Sarkozy de vouloir promettre la croissance. L'article suivant de Pierre Larrouturou (http://www.lautrecampagne.org/article.php?id=34) montre bien que la croissance est un vain espoir à terme (et encore  le chiffre n'est-il pas corrigé de la part de la croissance liée à la démographie, la réalité est donc plus sombre). Alors oui Ségolène Royal peut espérer qu'en relançant les investissements la croissance va atteindre 2 ou 2.5 % pendant un an ou deux, mais on ne peut décemment plus reposer sur ce genre d'espoir à terme. Les contraintes sur les ressources naturelles, les contraintes écologiques et le fait que nous ayons atteint un niveau de vie globalement satisfaisant poussent l'être raisonnable à souhaiter une stabilisation de la production (et probablement une stabilisation démographique). Ce message devrait maintenant pouvoir être familier des français et il ne devrait pas leur faire peur. Parce qu'il signifie également que - non, il ne faut pas travailler plus. Si on demande à certains de se serrer la ceinture c'est tout simplement parce qu'une minorité veut consommer plus et que pour consommer plus dans un pays où la production stagne alors il faut prendre aux autres. En contrepartie on les culpabilise en leur disant qu'ils ne travaillent pas assez.

Elle commet une deuxième erreur en acceptant implicitement la stigmatisation de l'immigration. La France est un des pays où l'immigration est la plus faible en Europe, il faut le savoir une fois pour toutes et se le mettre dans la tête (lire Le temps des immigrés de François Héran, directeur de l'INED). L'Allemagne est un des pays qui connaît le plus fort taux d'immigration et pourtant son chômage est en train de baisser. Le rapport actifs/inactifs en France met en danger les retraites et un des moyens d'y remédier est le recours à l'immigration. Un point plus important encore est la dette morale, que la gauche devrait assumer, à l'égard de l'Afrique. Une triple dette. Celle de la colonisation. Celle des prêts à taux usuraires qui ont fait que l'Europe s'est nourrie depuis plusieurs décennies du remboursement de la dette africaine. Celle du changement climatique, dont les pays européens sont en partie responsables et dont l'Afrique est la principale victime. 

Elle entretient enfin un discours assez surprenant quand elle dit qu'elle veut faire des français "un peuple d'entrepreneurs". Cette formule pourrait être prise dans plusieurs sens. Le sens positif est d'inciter les français à être leurs propres maîtres, c'est à dire à disposer librement du fruit de leur travail. Le sens négatif est d'inciter les français à être les patrons des autres, c'est à dire à disposer du travail des autres. Bien entendu la seconde inteprétation ne peut être généralisable. La première pourrait peut-être se comprendre en proposant aux travailleurs d'être tous partenaires à parts égales dans leur entreprise, une forme d'autogestion en somme où chacun serait une sorte d'"entrepreneur". Ségolène Royal se doit de clarifier son discours sur ce point qui en résumé ne veut rien dire.

Il n'en reste pas moins que si elle réussit sa mutation elle pourrait devenir la porte-parole d'une gauche à la fois puissante par le nombre de ses sympathisants et offensive. Si elle s'englue dans le labyrinthe libéral en revanche elle passera sans doute aux oubliettes et un(e) autre prendra la place vacante. 

 

 
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