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15/06/2008

Le cannibalisme et le cinéma postmoderne

 

J'ai eu l'occasion de voir récemment un certain nombre de films « d'horreur » anglo-saxons (je ne sais pas si ils sont officiellement classés dans le genre), les derniers en date étant Doomsday, Tooth and Nailet Planet Terrorqui s'inspirent plus ou moins du film de Danny Boyle 28 jours après.

L'intrigue type est la suivante:

1/ une catastrophe décime une partie de l'humanité (un virus dans Doomsday, 28 jours , Je suis une légende et Planet Terror, la crise pétrolière dans Tooth and nails, dans Serenity de Joss Whedon il s'agit d'une expérience biologique qui dégénère).

2/ une partie de l'humanité est réduite à la sauvagerie extrême, soit qu'elle soit infectée soit par « nécessité », dans Doomsdayet Tooth and nailscette sauvagerie aboutit à une anthropophagie explicite pour survivre, dans 28 jourset Je suis une légendel'infection entraîne un comportement de meute enragée, l'anthropophagie y est implicite. Dans Planet Terroron note des scènes d'anthropophagie également.


Je distinguerais Planet Terror des autres films, parce que le talent et l'humour de Roberto Rodriguez en font une parodie de film de genre, et comme toute parodie il met en évidence les ficelles du genre.

Mon sentiment est que dans ces films on atteint un point de banalisation de la violence et de représentation de la destruction du corps humain que je n'aurais jamais imaginé il y a ne serait-ce qu'une dizaine d'années. La scène d'anthropophagie dans Doomsday est d'une crudité véritablement dérangeante. Doomsdayn'est pas un film confidentiel pour amateurs du genre mais une superproduction et c'est maintenant le cas pour bon nombre de ces films. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'une civilisation qui promeut ce genre de films est une civilisation profondément malade. Là où on pourrait voir une tentative de conjurer le sort face à des inquiétudes réelles (dérives technologiques, pollution, épuisement des ressources naturelles), on se retrouve confrontés à une véritable fascination pour le démembrement qui laisse penser que finalement on souhaite cette explosion finale qui sortirait l'individu de ses limites sociales et révélerait le bon et le mauvais, trancherait entre l'absolument juste et l'absolument immonde. La fin de Doomsday, où l'héroïne semble prendre plaisir face à la meute dont elle a tué le chef, est extrêmement révélatrice de cette facette, dans tous ces films, l'humain, le gentil, est amené à devenir aussi violent que la violence qu'il pourchasse. Le camp des justes ne se distingue ni par ses méthodes (violence et sauvagerie), ni par ses objectifs (la survie), mais simplement parce qu'il représente la civilisation à laquelle on veut s'identifier. En cela la symbolique du film de « fin du monde » est fidèle à la position actuelle du monde occidental, donneur de leçons face aux autres cultures mais utilisant d'abord la violence pour s'imposer, récompensant ses amis et punissant ceux qui ne veulent pas lui ressembler.

La chute de la civilisation est alors à la fois une éloge de l'individu et une éloge de notre civilisation qui permet à des individus d'exception de s 'imposer et à l'  « humanité » de survivre. Le principe darwinien de sélection naturelle s'applique pleinement pour permettre à la civilisation de renaître, comme la Bible nous explique qu'elle l'a déjà fait à la suite du déluge. On peut même dire qu'on assiste à l'implosion absurde de l'humanisme qui est la source philosophique de l'individualisme exacerbé et qui se dilue au final dans l'horreur et le massacre aveugle. Parce que chacun a le droit de vivre, alors chacun a le droit de tuer pour vivre, c'est la morale de ces fables ressassées par le cinéma hoolywoodien.

L'individualisme et le règne d'un arbitraire porté par une justice immanente se traduisent dans un autre trait de caractère de ce nouveau genre cinématographique: l'Etat et l'armée sont contre nous, en cas de crise l'Etat, au lieu de nous protéger, va nous sacrifier; dans le meilleur des cas il le fait pour protéger l'humanité, dans le pire des cas il le fait pour asseoir son pouvoir. Ce trait est particulièrement marqué dans Doomsday et 28 semaines plus tard (la suite affligeante de 28 jours après) où l'armée tire sur la foule pour contenir le virus. On le retrouve également dans Alien vs Predator, la prolifération des aliens pouvant être assimilée à celle d'un virus, l'armée n'hésite pas à nettoyer la zone avec une bombe atomique (ce schéma remonte à loin puisqu'on le trouvait déjà dans Alerte! il y a plus de dix ans). Dans ce contexte de faillite de l'Etat, la chute des institutions est perçue d'un côté comme un danger, de l'autre côté comme l'opportunité pour la véritable justice d'être exercée à travers des hommes exceptionnels et pourquoi pas de repartir sur des bases plus saines (on trouve typiquement cette idée dans Je suis une légende). L'idée de fond, de plus en plus présente dans le cinéma hollywoodien, effrayante à mon avis, et qui se rapport une nouvelle fois à l'idée du déluge, ou de l'Apocalypse, est que l'humanité est arrivée à un degré de corruption tel, à la fois des insitutions et des valeurs morales, qu'il n'est plus la peine de chercher à la sauver. Symboliquement le réalisateur invite le spectateur à prier pour cette chute, à croire avec lui que d'un désastre (inéluctable apparemment) il naîtra un monde meilleur avec des hommes plus forts.

Pour bien marquer la séparation entre ceux qui relèveront du Bien (c'est à dire les héritiers de nos valeurs morales occidentales) et ceux qui relèveront du Mal, le cannibalisme est le truchement le plus facile parce qu'il se rapporte à nos tabous les plus profonds. Il est implicitement associé à la sauvagerie, elle-même identifiée à la violence. Les cannibales sont souvent présentés comme un hybride entre des hommes de cromagnon et des punks aux blousons rivés de clous. Ils marquent ainsi l'identification entre les origines sauvages et la postmodernité. Encore une fois il s'agit d'un schéma extrêmement occidental (judéo-chrétien même) qui renvoie la Nature au mal et la civilisation à la protection. On retrouve ces angoisses primaires dans la prédiction de Ted Turner, fondateur de CNN: Ted Turner predicts 'mass cannibalism' by 2040. On voit ici à quel point le journalisme et le fantasme cinématographique sont désormais intriqués. Il est bon de rappeler que ces prédictions n'ont pas de fondement scientifique. D'un point de vue biologique, le « cannibalisme de masse » est une aberration. On peut facilement comprendre que si l'homme se nourrit d'homme, alors il n'y a plus de source d'alimentation (ou d'énergie) externe dans le cycle alimentaire, sans parler de la prolifération des maladies du fait de pratiques cannibales. Il est bon de noter que les quelques tribus dites « cannibales » pratiquent celui-ci occasionnellement à titre de rituel (souvent pour marquer la victoire sur un ennemi) et pas à titre alimentaire. D'un point de vue historique, des épidémies aussi désastreuses que la peste noire ou la grippe espagnole, et touts les famines qu'a connu l'humanité, n'ont semble-t-il pas conduit à un déréglement de la société tel qu'on en arrive à des pratiques cannibales, ni même à une sauvagerie extrême. Il faudrait donc que la modernité ait bien changé la nature humaine pour qu'on en arrive à des comportements aussi absurdes.

Dès lors pourquoi les cinéastes ne choisissent-ils pas de nous montrer une humanité qui s'adapte à la raréfaction des ressources énergétiques ? Après tout, l'absence de pétrole a été le lot de l'humanité pendant des dizaines de milliers d'années. La pénurie alimentaire est plus préoccupante mais sans doute pas insurmontable. Ce que l'histoire nous enseigne c'est que les sociétés sont capables de resserrer leurs liens en cas de crise et de danger existentiel. Il faut croire que la sobriété est une perspective qui nous effraie encore plus que la brutalité.

Une explication est que notre imaginaire collectif se comporte comme l'imagination d'un enfant gâté à qui on vient de refuser brutalement un caprice: son esprit torturé oscille entre les images de meurtre et de suicide pour mettre en scène sa souffrance. Plutôt que d'accepter l'idée d'un monde où la croissance économique et technologique serait durablement en berne, on préfère se représenter l'apocalypse et la barbarie. Une seconde explication, complémentaire, est que la société se conditionne progressivement à la violence « inéluctable » qui marquera les prochaines décennies. Exprimé autrement: puisque l'avenir se réduira à la lutte pour la survie, une guerre apparaîtra comme un moindre mal par rapport à la décomposition de la société. Puisque le moins-consommer est un discours intolérable, la violence pour le toujours-plus-consommer est le paradigme dans lequel notre société du spectacle tourne à vide depuis plusieurs années.

 
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