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01/02/2009

Le banquier et le chercheur

Notre président a fait ces dernières semaines un discours remarqué (au moins par Sauvons la Recherche) sur la nécessité de poursuivre la "réforme" de la recherche et de l'enseignement supérieur. Il s'appuie pour cela sur le fait qu'il "met de l'argent sur la table", en notant avec justesse que jusqu'ici on accusait les réformes de vouloir réaliser des économies de bouts de chandelle dans un secteur stratégique. Il renverse donc habilement l'argument en avançant que s'il dépense de l'argent c'est que pour lui la recherche est primordiale et par conséquent sa réforme est bonne (et ne souffre pas discussion).

Que s'agit-il de réformer exactement ? Un système considéré comme sclérosé et inefficace. Il est intéressant de s'attarder sur la mesure proposée de l'efficacité et tout ce qu'elle suppose pour l'avenir de la recherche française. Le Président ne s'attarde pas sur les nombreux prix décernés chaque année aux chercheurs français (Médaille Field, Prix Nobel...) en les réduisant à la formule "l'arbre qui cache la forêt" (une expression impropre au demeurant puisque dans sa bouche cela signifiait "l'arbre qui masque le désert"). Il s'agit donc d'une poignée de chercheurs émérites qui émergent d'une armée de tacherons rétifs à toute forme d'évaluation. Il est là encore intéressant de noter que le Président traduit l'évaluation par les pairs par "l'auto-évaluation". Bref il est impossible de savoir si un chercheur est bon ou mauvais puisque c'est lui-même qui s'évalue. Quiconque connaît le milieu de la recherche (française ou étrangère) sait à quel point cette conception est aux antipodes de la réalité, à quel point le milieu de la recherche est un lieu de concurrence acharnée (trop pour un milieu qui devrait fonctionner sur le partage des savoirs).

Le critère d'évalutation retenu par le Président est celui qui est déjà largement utilisé, dans le monde anglo-saxon en particulier: le nombre de publications. Il s'agit d'un des critères quié tablit le classement des universités dans le monde (classement anglo-saxon bien évidemment). Je vais maintenant m'efforcer d'expliquer pourquoi non seulement ce critère ne respecte pas la réalité du travail de recherche mais également pourquoi il est en fait dangereux, pour la recherche française en particulier.

Tout d'abord la qualité d'un chercheur ne se mesure pas au nombre de ses publications, ni à la longueur de celles-ci. Ce point mériterait une étude plus détaillée mais il est certain que les chercheurs actuels, du fait des contraintes d'évaluation précisément, publient beaucoup plus que par le passé, pourtant il est peu probable que le niveau de la recherche se soit amélioré en proportion. Einstein n'était pas particulièrement prolixe. Si on pousse à l'extrême on peut citer Alexander Groetendick qui n'a pas publié depuis des dizaines d'années et qui n'en est pas moins considéré comme l'un des mathématiciens (ou le mathématicien ?) le plus influent de ce siècle. Encore aujourd'hui les thésards s'épuisent à lire les notes qu'il a griffonnées dans ses cahiers et à démontrer ce qu'il a affirmé. De même pour l'indien Ramanujan dont on dit qu'il écrivait ses formules dans le sable. Comment expliquer cet acharnement et cette fascination si on retient l'approche productiviste de notre Président ? Disons alors que le nombre de citations est au moins aussi important que le nombre de publications pour mesurer l'aura d'un chercheur. Mais même cela ne suffit pas à garantir la qualité de la recherche.

On sait bien qu'en pratique la première publication est celle qui ouvre la voie et que celle-ci s'obtient difficilement sans l'appui d'un "nom", c'est à dire une personne qui a déjà publié et dont on est l'ancien étudiant ou qui cosigne l'article. Une fois introduit dans le milieu et pour peu que ces mêmes "noms" vous citent en référence, il devient beaucoup plus facile de publier. Souvent on assiste alors à ce qu'on appeler une "variation sur un même thème", le chercheur prudent se garde bien de publier tous ses résultats à la fois et il va conserver des cas particuliers, des variantes et des généralisations sous la main pour se garantir quelques publications à moidre effort. Rares sont ceux qui se permettent de sauter véritablement d'un sujet à un autre. L'impératif de publication a ce côté paralysant et stérilisateur.

Cela étant, on peut concevoir que le travail de rédaction doit faire partie de la vie du chercheur (tout le monde n'est pas Groentendick) et qu'il est bon de vérifier que celui-ci avance dans ses recherches. Il serait sans doute plus approprié de reposer sur des rapports annuels (ou bisannuels) d'avancement des recherches comme ceux que l'on réclame aux thésards pour juger du travail de recherche. Evidemment il s'agit là encore d'évaluation par les pairs.

S'il ne s'agissait que d'un phénomène de contrainte individuelle, l'évaluation au nombre de publications ne serait que gênante, ce qui la rend dangereuse c'est l'impact qu'elle a sur le plan de la recherche collective et surtout sur ses liens avec l'économie, la politique et également la religion. Tout le monde sait qu'il est plus facile de publier si on appartient à un grand groupe industriel ou un organisme international que si on est un simple universitaire. Il faut souligner que les revues ne font pas oeuvre de philantropie, leur objectif est véritablement commercial et elles s'appuient sur l'exploitation à la fois des auteurs et des évaluateurs. Refuser une publication, même médiocre, à une grande entreprise n'est pas un geste commercial. La recherche et l'économie se côtoient donc allègrement dans le milieu de la publication scientifique (même si certaines revues sont plus ou moins "sérieuses"). Les noms des économistes réputés vont être utilisés par les grandes entreprises pour essayer de faire passer leur message. Pour résumer je me souviens avoir entendu Jean Tirole (économiste réputé "nobellisable") affirmer placidement que les chercheurs allaient vers les domaines où il y avait plus d'argent. Il faut dire que les salaires des universités ne facilitent pas l'indépendance de la recherche.

Donc, pour ne parler d'abord que de la recherche en économie, il ya aura d'autant plus d'articles qu'il y aura d'argent sur la table. C'est ce qui explique que depuis une vingtaine d'années le credo néo-classique (certains diront néo-libéral) l'ait emporté à travers la micro-économie en particulier. Ce credo consiste à affirmer qu'un marché se porte d'autant mieux (à la fois pour le producteur et pour le consommateur) qu'il est dérégulé. Les économistes néo-classiques ne cherchent pas à considérer l'impact macro-économique de leurs théories (domaine en général réservé aux néo-keynésiens). C'est dans le même élan que s'est développée la finance de marché à travers les mathématiques financières. Des générations entières d'élèves des grandes écoles françaises se sont ruées sur les postes de "quants" sur la planète en désertant la recherche industrielle et la recherche fondamentale. Il est à noter que la qualité de la formation de nos élèves est reconnue sur la planète entière (mais pas par le Président), il est dommage que cette formation ait servi à détourner des milliers de milliards de dollars et que la formation publique reçue par ces élèves ne se soit pas traduite par des rentrées en impôts. On voit maintenant la conséquence de cette instrumentalisation de la recherche au profit d'une idéologie.

 

Il est important de noter que jamais les théories mathématiques d l’économie n’ont constitué une démarche scientifique au sens qu’elles n’ont pas cherché à se confronter à la réalité. Elles ont posé le marché parfait comme un a priori sans affirmer qu’il existait dans la pratique mais en le posant clairement comme un objectif. Cette démarche purement idéologique permettait à ses partisans de ne pas entrer directement dans le débat des chiffres et de la validation des théories. L’habillage mathématique n’a servi qu’à vérifier que la théorie jouissait d’une certaine cohérence interne, à condition d’en accepter les hypothèses qui auraient dû justement constituer le cœur du débat (neutralité de la monnaie, indifférence de la répartition des revenus, individualisme méthodologique).

L’évaluation de la science au kilo est encore plus effrayante peut-être lorsque l’on pénètre dans le domaine des sciences de la vie. Sur ce point notre Président a toujours été cohérent dans sa démarche. On se souvient en effet d’un rapport commandité par le ministère de l’intérieur sur la détection de la « primo-délinquance » chez les enfants de moins de 6 ans. Le rapport « indépendant » privilégiait très nettement l’hypothèse d’une cause biologique à la délinquance. On serait donc prédestiné à devenir délinquant et de ce fait il faut détecter très tôt les futurs délinquants et les encadrer de manière adaptée. Cette vision défendue en général par les anglo-saxons n’est pas du tout celle de l’ « école française» qui privilégie les causes sociales. Devant la levée de boucliers provoquée par le rapport, les commanditaires ont indiqué que le panel d’expert avait été constitué au prorata des publications de chaque courant. Le courant anglo-saxon étant bien évidemment celui qui jouit du plus de publications au niveau international, le contenu du rapport était ainsi décidé. Une telle procédure d’évaluation de la science institutionnalise de fait la primauté des théories scientifiques anglo-saxonnes sur les théories françaises ou européennes. Rappelons qu’aux Etats-Unis certains créationnistes sont considérés comme scientifiques (cela dit sans vouloir trop défendre le darwinisme qui touche également vite à ses limites et dont les inquisiteurs font parfois froid dans le dos). De nombreuses études anglo-saxonnes essaient également de donner une base scientifique au racisme via des études statistiques très contestables. C’est le cas des études sur le QI des noirs ou des pauvres qui sont mesurés inférieurs à ceux du reste de la population. Encore pire, c’est le cas d’études sur le « gène de la criminalité », qui est bien entendu présent en plus grande proportion chez les afro-américains dans la mesure où ce sont eux qui sont en prison. L’utilisation d’une situation sociale donnée pour établir une mesure biaisée qui lui donnerait une justification naturelle constitue une formidable imposture scientifique heureusement difficile à produire en France. L’évaluation de la science au kilo permet à ces impostures d’obtenir droit de cité à mesure de la richesse de leurs commanditaires. Tout le monde a en tête également les études scientifiques commanditées par Monsanto sur l’inocuité des OGM ou les difficultés rencontrées par les scientifiques qui les dénoncent dans leurs études.

Pour clore ce palmarès il faut malheureusement citer les rapports du GIEC sur le changement climatique et tout l’environnement scientifique concernant le climat. Le site « pensée unique » donne une bonne idée des déviances des catastrophistes, même si ce site n’est lui-même pas exempt d’un certain parti pris. Dans tous les cas le débat idéologique a pris le pas sur la démarche scientifique et s’il est légitime de s’interroger sur l’impact de l’homme sur la nature il est dommage de ne pas laisser la science aux scientifiques.

Bien entendu, les « écoles », les courants de pensée, les confrontations théoriciennes, les erreurs ont toujours été le lot de la science et il ne faut pas chercher à s’en débarrasser. Le problème est bien plutôt la mise sous coupe directe par la société de production qui écarte le débat de ses balises scientifiques. La réforme proposée va aggraver cette tendance qui est la plus grande source d’inefficacité de la science.

Il est intéressant de mettre en regard la culpabilisation des chercheurs (en général inefficaces, auto-évalués) et le besoin ressenti de les mettre au pas et l’indulgence vis à vis des banquiers. L’Etat refuse de siéger au conseil d’administration des banques alors même qu’elles dilapident l’argent des épargnants et du contribuable, aucune véritable « réforme » n’est programmée pour un système qui n’est même pas considéré d’ailleurs comme inefficace malgré ses échecs retentissants. La question posée par les journaux est « comment sauver les banques », ce qui sonne comme un écho ironique au mouvement Sauvons la Recherche. La mise en regard de ces deux choix politiques est beaucoup plus riche d’enseignements que l’analyse de chacune des politiques séparément. On comprend que chaque secteur de la société doit être mis sous la coupe d’un Etat qui est lui-même au service des banques. Et en définitive il appartiendra au banquier et à ses amis de décider s’il faut ou non sauver tel secteur de la recherche au nom de l’efficacité.

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