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10/02/2010

Capitalistes en Grèce (Timeo euros et dona ferentes)

Je me souviens de mon grand-père me demandant (j'étais au lycée): "toi qui fais du latin, tu sais ce que ça veut dire "timeo Danaos et dona ferentes ?""

Bien sûr je ne savais pas.

"C'est une expression latine, ça veut dire: "je crains les grecs et leurs cadeaux", littéralement c'est "les cadeaux qu'ils apportent""

Et il esquissait un sourire qui m'était familier.

Aujourd'hui quand je vois la situation en Grèce je pense: ce sont les grecs qui doivent se méfier, des Européens, de leurs prétendus cadeaux... "L'Europe va voler au secours de la Grèce". Pourquoi ? Par solidarité européenne avec le peuple grec ? "Pour couper court aux spéculations sur l'euro".

Voilà. Tout est dit. La France et l'Allemagne pourraient proposer un plan de sauvetage commun, eux qui on tant à perdre. "La Grèce paiera le prix fort" confie un responsable Allemand. Autrement dit, bien sûr, l'aide ne sera pas gratuite, elle sera remboursée. Dans mes manuels d'histoire, la dernière fois que je trouve la trace d'un tel discours c'est juste après 1914 quand l'Europe s'apprête à faire payer des dommages de guerre mirobolants à l'Allemagne. L'Allemagne, instituée seule responsable de la guerre et du chaos, sera saignée à blanc, la Ruhr violemment occupée par les français et les belges, jusqu'à ce que ce fantasme des dommages de guerre provoque l'hyper inflation et parallèlement la montée du nazisme.

Aujourd'hui c'est la Grèce et les Grecs qu'on s'apprête à sacrifier pour expier la crise. Un Papandreou dont on a déjà oublié le prénom s'empresse d'apporter des "garanties" pour rassurer les financiers: recul de l'âge de la retraite, licenciements de fonctionnaires, etc... Jour après jour il devient plus évident que les pays sont gérés comme des entreprises dont les dirigeants seraient de simples managers et leur unique souci celui de rassurer les spéculateurs. Les nouveaux maîtres s'expriment par la voix du marché.

Une question pourrait effleurer certains esprits curieux: comment se fait-il que les spéculateurs aient encore autant d'argent pour attaquer les monnaies, eux naguère ravagés par la crise ? Peut-être parce que les états se sont empressés de voler au secours des banques et différents institus financiers pour "éviter le pire". "La catastrophe a été évitée" peut-on encore lire ici et là sous laplume des "analystes". Pour les banquiers certes. Parlez-en aux 20% de chômeurs espagnols. L'objectif du refinancement des banques était d'éviter un crunch du crédit puisque bien entendu c'est le crédit qui est le poumon de l'économie. L'option consistant à faire financer le crédit aux entreprises et aux particuliers directement par l'Etat, ou même celle d'imposer un contrôle strict du crédit accordé par les banques, cette option n'a même pas été envisagée. Qui peut s'étonner dès lors que le crédit soit resté atone en ces temps de récession ? Prêter ? Pour quoi faire ? Alors qu'on peut tranquillement investir sur les marchés financiers et spéculer sur les monnaies.

Pour résumer: les Etats prêtent de l'argent aux financiers qui sépculent, déstabilisent les monnaies, jusqu'à forcer les Etats à venir emprunter sur les marchés à des taux exorbitants. L'arnaque est tellement gigantesque qu'on se demande encore comment on a pu se la faire mettre aussi profonde par des gens aussi bien élevés.

C'est un hold-up d'une dimension inédite dans l'histoire de l'humanité; l'achèvement d'un véritable coup d'Etat en gestion depuis plusieurs décennies, orchestré avec l'aide de dirigeants dont on ne sait pas s'ils tiennent plus de la pute de luxe ou du maquereau; des dirigeants prêts non seulement à se vendre eux-mêmes, mais prêts également à offrir tout un pays, un peuple, une culture.

Bien sûr les grecs ne comprennent pas vraiment de quoi ils sont coupables. Tant pis pour eux. On ne leur demande pas leur avis. Le problème bien sûr c'est qu'ils n'ont pas l'habitude de se laisser faire. Et pourtant il va bien falloir qu'ils servent d'exemple. Parce que si les dirigeants européens cèdent à la population grecque, il faudra ensuite céder à tous. Et la liste est longue: Espagne, Irlande, Royaume-Uni ensuite... Un faux pas grec serait catastrophique pour le pouvoir financier.

Il faut le préciser: si le pouvoir des marché n'a jamais paru aussi cru et aussi violent c'est parce qu'il est en position de grande faiblesse. Il ne peut s'en sortir maintenant que par la force, et s'il le faut la force brutale. Ce que la Grèce pourrait nous amener à vérifier c'est jusqu'où ir l'oppression sera poussée pour asseoir la domination capitaliste. Autrement dit: si les grèves et les révoltes se font trop dangereuses en Grèce, y aura-t-il une "injonction des marchés" à faire parler l'armée ? Nous vendra-t-on une énième opération de "stabilisation" ?

La nouveauté serait ici que le système impérialiste s'installerait au coeur même de l'Union Européenne, entre les pays membres. Ce scénario cauchemardesque, il faut bien le dire, est-il si improbable ? Doit-on attendre de vérifier, et les peuples européens doivent-ils attendre de se faire aligner chacun son tour contre un mur, comme les salariés des entreprises voient défiler les plans de licenciement ?

Si on ne sait pas nécessairement définir les contours du système qui devrait succéder à l'actuel, la raison commande de ne pas s'atteler à une réforme mais bien à l'éradication du système capitaliste et en particulier d'une finance de marché devenue une pure nuisance pré-maffieuse (Frédéric Lordon a écrit à ce sujet une article remarquable dans le Monde Diplomatique sur pourquoi on pouvait se passer de la Bourse sans aucun dommage pour l'économie).

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