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07/05/2010

Rééquilibrages

La "crise" qui secoue actuellement l'Europe est présentée en général comme une sorte de course contre la montre financière où les Etats défendent l'avenir économique et le bien-être futur des peuples européens. Cette mise en scène qui rappelle les mauvaises séries américaines doit être expliquée et dénoncée pour que les populations comprennent quels sont les enjeux économiques réels, ce qu'elles peuvent attendre du futur et surtout comment elles peuvent agir pour prendre elles-mêmes en main cet avenir qui leur semble arraché par la toute-puissance de la finance.

 

1. Le roi est nu

 

Il apparaît très clairement que cette finance qui semble tout contrôler, ces marchés que nos politiques invoquent, glorifient ou insultent à qui mieux mieux, ces énormes montages ne sont qu'un vaste écran de fumée destiné à cacher les intérêts réellement en jeu. Ce que l'on appelle la finance de marché, cocktail alchimique entre les équations différentielles stochastiques et le jeu de casino, est en trainde prouver définitivement qu'elle n'a jamais servi à rien comprendre ou anticiper mais seulement à masquer l'appropriation brutale du capital financier par les élites mondialisées. Ces élites bourgeoises, qui à vrai dire n'y comprennent rien elles-mêmes, commencent maintenant à se rendre compte que ce petit jeu de roulette est complètement hors de contrôle du côté de l'occident et qu'il pourrait désormais plus nuire à leurs intérêts qu'autre chose.

La chute vertigineuse qu'a connue Wall Street hier en quelques minutes, les critiques à l'égard des agences de notation, marquent sans doute le début d'un vaste reflux de la finance de marché. On peut s'en réjouir mais il ne faut pas non plus se leurrer. Il ne s'agit pas ici de changer la domination des uns (la bourgeoisie occidentale) sur les autres (les peuples) mais au contraire de la préserver, quitte à se diriger vers un mode plus ouvert et plus brutal de la domination. Si la finance de marché s'écroule, l'anonymat qui le caractérise cèdera sans doute la place à certaines figures tutélaires, un capitalisme à la mode de la première moitié du vingtième siècle où pour le coup on sait pertinemment qui tient le bâton et donne les ordres. La bourgeoisie ne souhaite pas cela parce qu'une domination aussi ouverte permet à ses opposants de s'organiser plus efficacement. Mais face à la débandade des structures financières, il n'est pas sûr que notre hyper-bourgeoisie ait le choix.

Autrement dit: il est temps de récupérer ses billes et de figer les positions le plus vite possible avanr l'implosion totale du marché. Cela pourrait par exemple signifier d'imposer à l'Etat de racheter un certain nombre d'actions à une valeur surévaluée, de même que l'Etat américain a garanti les crédits pourris. En la matière il faut se dire qu'aucun montage, aussi scandaleux soit-il, ne peut être considéré comme impossible.

2. L'Orient face à l'Occident

Les premières considérations ébauchées plus haut sont volontairement très étriquées, restreintes à notre conception occidentalo-centriste du monde, conception qui veut que nous ayons nous-mêmes un pouvoir infini pour résoudre seuls nos malheurs. Pourtant la crise ne doit pas se comprendre, comme c'est généralement le cas, comme l'effet d'une simple erreur de "design" de certains produits financiers, un peu trop de laxisme exploité par des financiers imaginatifs.

Ce laxisme était voulu, programmé par la Fed et l'Etat américain. A la suite du 11 septembre et de la décision d'attaquer l'Irak, les Etats-Unis se trouvaient dans une situation financière difficile. Ils avaient à la fois une guerre dispendieuse à gérer et la perspective d'un déclin économique dû à la trop forte dépendance aux importations et les inégalités criantes qui menaçaient la consommation de masse. La politique de taux très bas lancée par Greenspan a été en osmose compète avec la politique de l'administration Bush. Les crédits à gogo, et en particulier les subprime, en ont été une autre facette, une sorte de relance keynesienne par la demande mais sans sortir les ménages de l'endettement. La crédibilité du dollar et la dépendance de la Chine à ses exportations suffisait à faire financer cette dette par le reste du monde.

Ce petit jeu a commencé à devenir de plus en plus inquiétant lorsque le dirigeants des grandes puissances (pour simplifier les Etats-Unis et la Chine) ont commencé à se rendre compte que nous vivions dans un monde fini. Le grand indicateur a bien entendu été le prix du pétrole, propulsé au-dessus de 150$ le baril en 2008, mais il ne faut pas oublier que toutes les matières premières (y compris les denrées agricoles) ont atteint des sommets du fait de la croissance chinoise et indienne.

Le duo gagnant-gagnant (je produis, tu m'achètes en dollars, je me développe, je finance ta dette pour que tu continues à consommer mes produits...) s'est transformé en un jeu à somme nulle (je produis pour qu tu consommes maintenant des biens que je ne pourrai plus produire plus tard pour ma propre consommation...). Et l'Asie comprend près de 4 milliards d'habitants désireux d'atteindre le niveau de vie des occidentaux. Tout le monde sait qu'avec notre meilleure volonté plusieurs planètes n'y suffiraient pas. Le système devait donc craquer à un endroit où un autre, et en particulier au niveau de la dette des ménages américains, autrement dit le montage des subprime. Mais ce montage n'était qu'une faible proportion de l'exubérance financière qui voyait des profits faramineux sur le futur, autrement dit tout un tas d'actifs grossièrement surévalués. C'est cette exubérance qui est en train de se dégonfler progressivement, d'abord au niveau des pays occidentaux qui sont sur le déclin. Nos pays ont vécu au-dessus de leurs moyens, oui, c'est probablement vrai, il serait plus rigoureux de dire qu'on a vécu au-dessus des moyens de la planète et de ce point de vue la réalité est en train de nous rattraper.

Les pays asiatiques ont certainement mieux anticipé ce tournant, puisqu'ils ont depuis plusieurs décennies inesti massivement dans les différentes matières premières, et particulièrement les métaux rares qui sont la base de la plupart des technologies de pointe. La Chine à elle toute seule est en quasi-monopole sur la plupart des matières premières les plus importantes. Autrement dit, le matériau brut va en Chine, la Chine produit et réexporte. L'Asie et la Chine sont incontournables pour notre consommation. A contrario les marchés européens et américains ne sont pas nécessaires à la Chine, et même à terme complètement inutiles si le marché intérieur Asiatique se développe. La Chine a déjà signé des accords de libre-échange avec les différents pays d'Asie du Sud Est qui leur permettront bientôt d'écouler leur production. La récession en Europe et probablement aux Etats-Unis ne pourra que davantage les y encourager.

Nous assistons donc à un véritable rééquilibrage entre l'Orient et l'Occident et les différentes gesticulations et incantations financières des dirigeants européens ne changeront rien à cet Etat de fait. Mais pour des raisons bassement électoralistes il n'est pas question de mettre les populations européennes au parfum.

Ce qu'on peut retenir de la situation c'est que selon toute vraisemblance nous avons vécu ces dernières années les années les plus fastes de l'humanité avant longtemps. D'une certaine manière il faut effectivement préparer les populations européennes à l'"austérité", mais bien sûr il y a plusieurs manières de s'y prendre et la démocratie devrait avoir son rôle à jouer. Eu égard aux souffrances que l'Occident à infligé aux différentes civilisations qui lui ont fait concurrence, il n'est pas difficile de justifier cette cure d'austérité. Le rééquilibrage avec l'Asie est le premier pas dans le rétablissement d'une certaine justice. On peut espérer également que l'Afrique, très riche en matières premières, va bientôt trouver son compte dans le fait que l'Occident et l'Asie se font maintenant concurrence pour accéder à ses ressources.

L'Europe, qui possède peu de ressources en propre contrairement aux Etats-Unis devraitt réfléchir rapidement à son positionnement géopolitique. L'illusion qui consiste à reposer exclusivement sur le protectorat américain, sous prétexte que ceux-ci seraient nos amis, va bientôt voler en éclat devant le repli des Etats-Unis sur eux-mêmes. Il ne restera plus qu'un continent vieux, sans ressources, et méprisé par beaucoup. Le partenarait avec l'Afrique devrait être la voie la plus naturelle à la fois pour garantir un certain niveau matériel et pour redynamiser la population européenne par l'immigration. Mais ce chemin nécessite une véritable rupture culturelle difficile à assimiler pour les peuples européens dans leur état actuel.

3. Vers un socialisme européen ?

 

Comme on l'a mentionné plus haut, l'autodetruction de la finance de marché va marquer le retour de la bourgeoisie européenne au premier plan. Il est important de noter que cette bourgeoisie est plus soudée et homogène que jamais, qu'elle forme un corps unique avec la bourgeoisie Anglo-saxonne en général de par le monde et qu'elle a déjà établi des ponts avec la bourgeoisie des pays émergents. Le fait que les révolutions communistes n'aient pas anéanti le capitalisme, la réaction néo-libérale de la fin du XXème siècle, ce chemin historique pourrait s'interpréter dans une analyse marxiste comme une étape où la lutte des classes transperce les frontières nationales.

Malgré la vision internationaliste du XIXème siècle, les révolutions sont largement restées nationales, et cela peut s'expliquer par le fait que les bourgeoisies nationales sont longtemps restées divisées. Elles reposaient donc sur le sentiment patriotique pour s'affronter en lançant les armées prolétaires les unes contre les autres. Le sentiment de solidarité des travailleurs finissait toujours par se heurter à des considérations purement nationales. Aujourd'hui, la crise qui traverse l'Europe et que Sarkozy vient à juste titre de qualifier de "systémique", montre le degré d'intégration et d'homogénéité de la classe bourgeoise européenne. Les divisions nationales devraient pour la première fois s'effacer au profit du maintien des privilèges d'une classe dominante européenne vis à vis de la classe dominée.

Cela doit nous rappeler que l'Union Européenne a été jusqu'ici une construction bourgeoise. La fameuse "paix" procurée par l'Europe, brandie comme si les populations rêvaient continuellement de s'entretuer, cet argument ramène aux intérêts de la classe bourgeoise elle-même. Enfin, après la seconde guerre mondiale, les élites européennes ont réussi à s'entendre pour imposer une domination coordonnée à leurs populations sans s'entredéchirer.

Cette construction bourgeoise, l'euro et la synchronisation qui va avec, tout cela ne peut que favoriser l'émergence d'une conscience de classe également parmi les dominés, et ce malgré les intérêts divergents. De fait on peut noter, dans beaucoup de sondage, que les opinions européennes ont l'air largement coordonnées: refus de l'alignement sur les américains, refus de la loi du marché sont les deux piliers de l'opinion publique bafoués en permanence par les leaders politiques.

Il est temps donc de faire se lever les populations pour refuser le programme d'asservissement qui se profile au nom de la dette et de l'austérité. Si, comme on l'a reconnu, la puissance et la richesse européenne sont sur le déclin, il n'en reste pas moins que c'est une véritable démocratie qui doit décider des directions dans lesquelles vont porter désormais nos efforts et bien entendu qui va en supporter le plus de désagréments.

Nous pouvons déjà tracer quelques pistes: au vu des conditions économiques, il paraît évident que la société de consommation telle qu'on la connaît va imploser. Moins de gaspillage, plus de récupération. Les innovations technologiques, largement développées en Asie maintenant, parviendront moins vite en Europe. Il est important que pour enclencher cette sobriété les riches soient les premiers à en payer le prix, et un prix fort. La re-répartition des patrimoines constitués au profit des plus démunis est une mesure de salubrité publique. Aucune paix ne pourra être trouvée tant que les escrocs et les exploiteurs n'auront pas remboursé.

Pour la suite, il faut bien comprendre que la sobriété ne signifie pas nécessairement que toute activité soit sur le déclin. Encourager des activités peu gourmandes en énergie et en matières première est à la fois bon pour la planète et pour le développement des individus. Pour contrebalancer l'effort réclamé d'un côté, il est important d'instaurer un programme de gratuité très large:

-gratuité de l'enseignement et de la justice;

-concernant la santé, la gratuité de l'accès aux soins ne pose aucun problème; le niveau de soins procurés dépend par contre de la richesse de la société, concernant les équipements et les médicaments; ces dépenses doivent être prioritaires;

-gratuité des hospices et maisons de retraite;

-gratuité de l'accès à la culture: musées, téléchargement d'oeuvres en ligne; l'idée de restreindre le téléchargement des oeuvres musicales, cinématographiques et littéraires est  à la fois un non-sens économique et une entrave aux progrès de l'esprit humain.

-gratuité de l'accès aux installations sportives;

Concernant le travail, le rapport de l'homme à son activité doit être repensé. Il faut toutefois prendre en compte le fait que nous nous situons à un carrefour où l'avenir est largement incertain. Nous disposons de technologies extraordinairement efficaces pour produire les biens, technologies qui rendent de plus en plus superflu le travail humain lui-même. De ce point de vue la stigmatisation des chômeurs est un véritable crime. L'augmentation de la productivité devrait d'abord être l'occasion de développer les loisirs, le temps passé en famille, etc... De ce point de vue la réduction générale du temps de travail est la seule direction de progrès. Elle permet en plus réduire le sentiment de frustration de ceux qui travaillent et se sentent productifs et ceux qui ne travaillent pas mais bénéficient également des fruits de la production. Une piste complémentaire à la réduction du temps de travail est celle de l'allocation universelle.

Cependant, il ne faut pas perdre de vue que , les ressources étant de plus en plus limitées, nous ne serons pas en mesure de nous servir des technologies les plus efficaces. Le glissement vers les énergies renouvelables en est un exemple. Il est difficile de dire à quel niveau de productivité se ituera la société future mais il est probable que les progrès seront limités du fait que nous revenons à des modes de production plus anciens. Il ne faut pas écarter l'idée que les gens soient un jour amenés à nouveau à travailler plus pour concilier l'économie et la survie de la planète. Si nous savons nous y prendre dès maintenant, le niveau de vie moyen sur la planète devrait tout de même rester très agréable.

L'Europe, qui a depuis longtemps achevé son industrialisation et qui est très avancée dans la révolution de l'information se retrouve dans une situation de pionnière. Tout l'appelle à se tourner vers un socialisme répondant aux exigences de la société actuelle, un socialisme qui ne se borne pas à la dictature du prolétariat mais qui travaille réellement à la disparition des classes en relevant les pauvres et les opprimés. Les exemples sud-américains peuvent être un bon point d'appui mais il faut d'abord chercher les solutions au sein des peuples européens et surtout s'appuyer sur l'intégration européenne entamée par les élites bourgeoises pour la transformer en véritable intégration des classes populaires et de leurs aspirations. Ce socialisme devrait être beaucoup plus décentralisé que les expériences communistes qui l'ont précédé, la révolution de l'information et en particulier internet permettent de maintenir désormais un bon niveau de décentralisation du débat et des décisions.

 

Ces idées en incubation mettront peut-être du temps à éclore mais il est temps que la gauche qui se croit véritablemnt socialiste s'en empare et arrête de se situer simplement en réaction par rapport à la mise en scène de l'échec capitaliste. Il n'est plus temps de réclamer des aménagements à la marge. Une crise systémique appelle un changement de système, et si la gauche socialiste parvient enfin à imposer l'agenda des peuples, peut-être que l'Europe, et par la suite le monde, connaître enfin une paix qui ne sera pas juste une paix bourgeoise et militaire mais une réconciliation de la société avec elle-même.

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