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22/09/2010

Privatisation d'abord, démocratisation... plus tard

La nouvelle est tombée sur les téléscripteur via la bouche de Raul Castro: Cuba va licencier 500 000 fonctionnaires. Plus que cela, Raul Castro se fend d'une phrase lapidaire à l'égard des chômeurs cubains (si, si, il y en a): «Nous devons éradiquer pour toujours l'idée selon laquelle Cuba est le seul pays au monde où l'on puisse vivre sans travailler.»

On aurait entendu cette phrase dans la bouche de Nicolas Sarkozy on ne s'en erait pas trop étonné, mais là chez le petit frère Castro... pas à dire ça fait bizarre. Beaucoup s'en réjouissent déjà, sur les forums, les blogs, c'est le signe incontestable que Cuba et en train de s'ouvrir, on parle d'un "modèle à la chinoise". C'est le meilleur signe en sus que le modèle Cubain est en soi un échec, Raul ayant reconnu au passage que l'embargo économique américain n'était pas le seul responsable des difficultés du pays. Un effectif public pléthorique (85% de la population), une économie inefficace, voilà un refrain qui doit ronronner doucement aux oreilles des néo-libéraux européens qui enfilent les plans d'austérité les uns derrière les autres. Dans l'autre camp, celui des anti-capitalistes, pour l'instant on notera simplement un silence gêné. Rien sur le site du NPA, ni du parti de gauche. Il est quand même intéressant de rappeler un article d'Ignacio Ramonet sur le site "mémoire des luttes" intitulé Temps nouveaux à Cuba qui en janvier 2009 annonçait d'une certaine manière ce virage économique. Un extrait de la doctrine de Raul Castro:

« Nous devons supprimer la gratuité de nombreuses prestations. Si nous voulons que les salaires aient la juste fonction qu’ils doivent avoir, il faut, progressivement ou simultanément, supprimer la gratuité non justifiée de services ainsi que la gratuité de certaines subventions excessives. (…) Il nous faut redonner au travail toute sa valeur ; je ne cesse de répéter, au point de me rendre aphone, que nous devons insister sur le concept de travail. Si nous n’adoptons pas les mesures nécessaires pour que les gens ressentent le besoin vital de travailler pour satisfaire leurs besoins, nous ne sortirons jamais de l’ornière. (…) Il faut travailler, chacun doit prendre conscience de la nécessité vitale de travailler, de produire, d’épargner. Telle est la situation et il faut la comprendre. Ce sont des vérités dures à dire, mais nous ne pouvons les édulcorer ; notre devoir est de les dire. »

Le plus surprenant est qu'Ignacio Ramonet ne prend aucune distance par rapport à ces déclarations, ne propose aucun mise en perspective. Il se content de dire qu'une évolution de type "communisme néolibéral" est peu probable. Mais pourquoi le "travailler plus pour gagner plus" de Sarkozy serait-il néo-libéral et pourquoi l'incitation au travail de Raul Castro, la suppression de la gratuité, ne le serait-il pas ? Pour ceux qui ont lu le Manuel d'antiéconomie de Bernard Maris qui se finit pat une ode à la gratuité et au revenu minimal universel, voilà qui est surprenant. La vérité c'est que les décisions de Raul Castro montrent bien que, plus que le système économique, c'est bien le système politique cubain qui se solde par un échec, comme l'ensemble des dictatures communistes avant lui. Et c'est, il faut le dire, l'échec de la dictature et pas nécessairement celui du communisme ou du socialisme comme on l'affirme trop souvent.

Bien sûr il y a des problèmes d'efficacité dans le secteur public. Certainement il y a des secteurs économiques vitaux qui sont en sous-emploi (par exemple l'agriculture) et d'un autre côté des chômeurs. Probablement il y a un besoin de redistribuer un certain nombre d'emplois de la fonction publique vers ces secteurs vitaux, d'inciter les chômeurs à travailler. Mais à quoi ressemble une déclaration visant à dire qu'il faut supprimer 500 000 postes de fonctionnaires d'ici 2011 ? Ca ressemble tout simplement à une punition massive d'une population qui par ailleurs n'a pas eu beaucoup de voix pour s'exprimer sur les choix économiques antérieurs.

Et que dire de l'incitation à devenir entrepreneur ? Certainement ce langage plaira beaucoup aux exilés américains de Miami qui auront ainsi une filière pour reprendre progressivement en main l'économie de l'île. Et les cubains passeront progressivement de la "dictature du prolétariat" à l'oligarchie capitaliste mondiale sans avoir eu l'occasion de s'exprimer. Comment être d'accord avec le fait que ces choix, douloureux paraît-il, soient faits sans un véritable débat démocratique ? Comment ne pas vomir le cynisme de ceux qui ont toujours souhaité torpiller Cuba, toujours prêts à fustiger le manque de démocratie d'un régime socialiste, mais ne s'attardant pas vers le fait que le tournant vers le capitalisme est tout aussi autoritaire ?

Malheureusement ce hold-up capitaliste a été le destin de toutes les populations de l'ancien bloc communiste. Les privatisations, que ce oit dans les pays de l'Est ou en URSS, ont été menées à un rythme effréné avant même que des insitutions démocratiques véritablement rôdées aient eu le temps de se mettre en place (une élection à la va-vite n'a jamais été un système démocratique réel). Des fortunes immenses sont passées des mains de l'ancien Etat à des oligarques mafieux dont on vient aujourd'hui nous chanter les louanges (type Khodorkovski).

En Chine, la mutation a été beaucoup plus subtile, après l'arrivée de Deng Xiao Ping au pouvoir et la critique de l'ère Maoïste, en particulier la Révolution Culturelle. Le choix a été finalement fait de maintenir un "logo" communiste tout en favorisant progressivement l'émergence d'une oligarchie capitaliste, l'intérêt étant de bénéficier d'une structure autoritaire et de la faire travailler au service des capitalistes, d'où l'idée d'un "modèle chinois". Economiquement le modèle chinois repose très simplement sur l'exploitation du travailleur par la capitaliste, main dans la main avec l'Etat, une politique de compression des salaires couplée à une sous-évaluation du yuan, et une redistribution inégalitaire des surplus permettant l'émergence d'une classe moyenne supérieure sur les côtes chinoises.

Il est bien connu qu'un modèle de dévaluation compétitive ne peut fonctionner de manière générale, il s'agit d'une stratégie de "passager clandestin"; un petit pays comme Cuba peut certes la mettre en oeuvre mais avec peu de chances de parvenir à terme à renverser le rapport de forces comme s'apprête à le faire la Chine qui dispose d'un milliard et demi de consommateurs et d'énormes ressources en énergie et en matières premières. L'évolution la plus probable serait donc le retour à une prostitution de la force de travail au service des oligarques de Miami et l'émergence d'une classe moyenne fragile pour essayer de stabiliser le système.

Il est aussi assez symptomatique de noter qu'un pays qui a été jusque là une exception économique (et pas seulement politique) avec une croissance atone mais des services sociaux de grande qualité, rejoint comme à contre-temps l'idéologie productiviste à la fois des capitalistes et des soviétiques, alors que dans nos pays c'est maintenant le sens du travail qui est questionné, ainsi que l'impératif de la croissance.

Alors, faut-il annoncer la mort de l'idéal socialiste et communiste avec les privatisations à Cuba ? C'est certainement la fin d'une étape dans la révolution socialiste, qu'il faudrait probablement appeler maintenant la mutation socialiste. On constate définitivement que l'absence de structures démocratiques permettent de renouveler le pouvoir et de garantir le contrôle par la population, cette absence non seulement aboutit à des dysfonctionnements, mais elle permet également un suicide anti-démocratique du système socialiste.

Si on doit parler de "socialisme du XXième siècle", alors on doit effectivement oublier Cuba et se tourner vers les expériences ayant lieu au Vénézuela, en Bolivie, en Equateur et également au Brésil. Dans ces trois pays un parti de gauche radicale est parvenu au pouvoir et s'y est maintenu par la voix électorale qui n'est pas la seule essence de la démocratie mais qui garantit un renouvellement a minima du pouvoir et force le système à s'autonomiser de l'individu, ce qui est essentiel. Pour autant, la transition n'a pas encore été effectuée, et il y un lien très net entre la personnification forte du pouvoir (Chavez, Morales) et la radicalité des réformes entreprises. Le cas brésilien, moins radical, est pourtant intéressant parce que pour la première fois une passation de pouvoir pourrait être faite entre l'icône Lula et Dilma Rousseff. Ce chemin pourrait montrer la voix (espérons-le) à Chavez et Morales. Plutôt que de brigeur des nouveaux mandats successifs, ils seraient bien inspirés, pour pérenniser leur oeuvre, de former un successeur qui croie dans les valeurs socialistes. Sinon on peut parier qu'ils ne feront que répéter que les échec passés et préparer le terrain à une contre-réforme réactionnaire dont la violence sera proportionnelle aux réformes qu'ils auront entreprises.

Le système socialiste, dans tous les cas, doit être décidé, soutenu et reconduit par le peuple lui-même.

Commentaires

C'est très bien, le système socialiste à Cuba change, s'actualise, se mondialise, s'ouvre.
C'est très mal, le système capitaliste va de pire en pire, exploite de plus en plus les ouvriers, rembourse les riches et fait payer les pauvres, la démocratie devient démocrature, beaucoup de bla bla et moins de respect aux personnes, ... etc etc etc.
Mais la perfection n’existe nulle part, seulement de profiteurs existaient de partout dans tous les systèmes. Néanmoins le système socialiste cubain n’a pas profité de son peuple, c’est plutôt le contraire. Maintenant, BASTA. Que ce soit à la façon chinoise « un pays que le capitalistes n’osaient pas bloquer comme il font envers Cuba » ou à la façon Chavez, Lula, et autres « qui regardaient et respectaient, quand même, le système cubain » Cuba avance.

Écrit par : lulu | 22/09/2010

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