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05/01/2011

Science et démocratie: les dogmes climatiques

Je voudrais partager ici des réflexions inspirées par la querelle des "pro" et des "anti" changement climatique. Ma réflexion s'articule en fait en deux points: un premier point où je tente de résumer les arguments scientifiques des uns et des autres et l'état du débat tel que je le comprends; un second point où j'essaie d'analyser la forme même du débat et ce qu'elle implique pour la science et pour la société. Dans la mesure où mon premier point ne me paraît pas suffisamment mature et structuré à l'heure actuelle, je préfère me contenter de vous livrer mes réflexions quant à la question de la forme, la plus importante parce qu'il est bien évident que je ne vais pas trancher la question scientifique à moi tout seul.

 

On note que l'argument d'autorité est très souvent utilisé par les pro- et les anti-. Chez les pro-, c'est même l'autorité du nombre qui est évoquée (le GIEC regroupe pléthore de scientifiques reconnus donc il ne peut pas se tromper...), chez les anti- c'est plutôt la fonction scientifique, les revues où sont publiés les « dissidents ». Parfois ces arguments d'autorité frisent le ridicule (on discrédite le GIEC d'une part et on renforce d'autre part l'autorité d'un dissident parce qu'il a auparavant fait partie du GIEC...). Aucun de ces arguments n'est valide scientifiquement.

Tout le monde sait que la validité d'une théorie ne se décide pas par le vote, sinon la Terre serait toujours plate. Il est probable que chaque expert du GIEC est compétent dans son domaine mais le problème est lié au fait qu'on est bien en train d'inventer une discipline globale qui nécessite de former les gens spécifiquement. Il n'existe même pas une théorie globale par défaut mais seulement une série d'observations sur le climat. On voit bien que les projections du GIEC sont toujours accompagnées des limites de la modélisation actuelle, et que celles-ci recouvrent des champs non négligeables.

Le fait qu'une série d'experts s'entende pour valider un ensemble d'affirmations ne suffit pas à garantir la certitude tant qu'on a pas une théorie intégratrice et vérifiable. Or si cette théorie intégratrice était au point elle aurait déjà été formulée dans des termes clairs. Il se trouve que les travaux du GIEC étaient ce qui se faisait de mieux jusqu'à un certain point. Il faut être reconnaissant aux scientifiques qui y ont participé d'avoir initié le processus d'intégration de diverses disciplines sous l'angle de l'environnement et du climat. Ce travail était de toutes façons nécessaire. Le plus souvent les découvertes scientifiques commencent par des énoncés qui s'avèrent partiellement ou totalement faux, mais qui servent de base de travail et de critique. Il apparaît maintenant que dans son fonctionnement même le GIEC est contesté par un certain nombre de scientifiques y ayant participé.

 

J'ai dit plus haut que la science ne se décidait pas par le vote, ce qui paraît soutenir ceux qui s'appuient sur des arguments d'autorité. Pourtant la science, contrairement à le religion, est profondément démocratique. En effet elle propose une méthode de validation par le raisonnement des énoncés qu'elle contient. Un énoncé qui ne peut pas être soumis à une telle méthode de validation ne peut pas être appelé scientifique. Et n'importe qui appliquant cette méthode de vérification peut être amené à contester ou à améliorer les théories existantes. Le principe de base de la science c'est que la validité d'un raisonnement ne dépend pas de celui qui l'énonce et c'est en ce sens qu'elle est profondément démocratique. On voit d'ailleurs par cet exemple qu'un comportement démocratique n'appelle pas nécessairement le vote et surtout que le résultat d'un vote éventuel dépend très profondément du débat qui a pu avoir lieu auparavant et de la forme qu'il a prise.

L'argument d'autorité n'est donc pas recevable d'un point de vue scientifique. Il est vrai que tout le monde ne sait pas nécessairement mener un raisonnement scientifique exactement mais dans le doute tout le monde a le droit à la parole, ce qui permet en général aux bonnes idées de voir le jour par un effet de réseau. Le fonctionnement démocratique que je décris est bien entendu limité par le fait que la science, et surtout la science moderne, repose sur des séries d'expériences et sur la disponibilité de leurs résultats. De plus en plus les moyens financiers nécessaires à la réalisation des expériences ne sont pas à la portée de tout un chacun et on doit donc s'appuyer sur les résultats expérimentaux des autres.

Dans ces conditions un débat d'idées mené scientifiquement devrait en dernier recours aboutir à des questions concernant les données, leur fiabilité, les conditions de l'expérience, etc... D'où l'absolue nécessité de disposer d'un accès public à ces données pour conserver le caractère démocratique de la science. Il en va de même pour les modèles numériques utilisés par le GIEC. Il faut garantir l'accès au code source, aux données et aux équations des modèles pour que leurs résultats restent dans le domaine du contestable et donc dans le domaine du scientifique. Peut-être que cet accès existe mais il est évident qu'il n'est pas aisé et je sais par expérience que les modélisateurs sont peu enclins à révéler l'ensemble de leur modèle parce que de ce fait il devient reproductible et qu'ils risquent de perdre leur avance (ou ce qu'ils croient être leur avance) sur d'autres équipes.

 

Il me semble que le mouvement des « climato-sceptiques » est avant tout à rapprocher d'un ras-le-bol généralisé sur le mode de fonctionnement managérial qui a gagné l'ensemble de la société, c'est à dire qui a débordé du milieu de l'entreprise pour submerger la science et la démocratie. Ce fonctionnement est en total décalage avec une grande partie de la société dont le niveau culturel et scientifique de base s'améliore et qui ne se considère pas plus stupide que ceux qui sont bombardés experts pour réfléchir sur leur avenir. Le fait que l'accès à l'information et à la communication soit grandement facilité, en particulier par internet, amplifie grandement ce phénomène. On observe alors régulièrement des décalages entre des milieux « experts » se considérant comme mieux informés mais vivant en autarcie et des milieux « populaires » ou « citoyens » s'appropriant l'espace du débat. De ce point de vue le « buzz » « climato-sceptique » est à rapprocher du vote contre le Traité Constitutionnel Européen.

La plupart des gens n'ont pas envie de se classer eux-mêmes parmi les climato-sceptiques mais l'insistance de leurs adversaires les force à se décider. Le problème est que ce genre de débat est vite repris et instrumentalisé par divers groupes d'influence qui ont malheureusement compris leur intérêt à investir le débat scientifique. Il est évident que les lobbies pétroliers ont intérêt à favoriser la polarisation du débat et à discréditer tout ce qui pourrait entraver leur « business-model ». Il est évident également que certaines ONG écologistes fonctionnent comme des lobbies avec des produits d'appel type « changement climatique » ou « anti-nucléaire » et qu'ils ne savent pas s'extraire de ce mode d'affrontement. Il est évident que les nucléocrates ont intérêt à miser sur le réchauffement climatique pour imposer le nucléaire comme « énergie propre ». Toutes ces influences existent mais ne devraient pas constituer le coeur du débat.

Pourtant, quand on voit les arguments des pro- et des anti-, que tous n'hésitent pas utiliser les mêmes simplifications outrancières qu'ils reprochent à leurs adversaires, on comprend que la science n'est qu'un prétexte. On revient souvent à une opposition entre les tenants d'un progrès scientifique illimité et les opposants au consumérisme.

Bien sûr ce débat doit également avoir lieu. Bien sûr un scientifique peut (et peut-être doit) s'engager politiquement. Mais la politique est une question de choix subjectifs alors que la science essaie de délimiter le champ du vérifiable. Autrement dit le choix entre le dogme de la croissance et une société stable ne dépend pas fondamentalement de la réalité de l'influence de l'homme sur le climat. On voit que les lobbies industriels n'hésitent pas à avancer des solutions à base de nucléaire ou de captation de carbone, voire de l' « ingénierie climatique » pour contrer la menace climatique. On peut avancer que la croissance est scientifiquement limitée mais on peut aussi dire que la colonisation d'autres planètes peut repousser ses limites presque indéfiniment. La question reste de savoir si on souhaite la fuite en avant au nom d'un totalitarisme « humanitarien » ( et non pas humaniste...) ou si on décide de revoir la relation entre l'homme et son environnement pour retrouver une certaine forme d'équilibre, voire d'harmonie.

 

Le grand risque que prennent les écologistes en mettant tous leurs oeufs dans le panier du réchauffement global c'est de discréditer l'ensemble de leur action et au final de retarder les mesures qui doivent être prises pour préserver la planète.

Il est possible que les rapports du GIEC soient alarmistes et que le réchauffement à venir ne présente pas un danger extraordinaire pour l'homme (c'est à dire pas plus que celui qui a déjà eu lieu avec tout de même la désertification du Sahel et les migrations qu'elle a entraînées). Il n'en demeure pas moins que l'homme a profondément changé les flux du cycle du carbone et que si celui-ci n'est pas forcément déterminant pour le climat il est très important pour la biosphère. Une grande partie du carbone fossile rejeté est par la suite capté par les océans provoquant l'acidification de ceux-ci. Normalement ce carbone devrait être utilisé par des formes de vie marine, en particulier les coquillages pour la formation de leur coquille. On peut donc espérer une prolifération des ces formes de vie afin de rétablir un équilibre mais l'acidification joue un rôle négatif précisément sur cette calcification. La vitesse à laquelle on rejette le CO2 risque donc d'entraîner un déséquilibre en faveur de l'acidification, l'océan n'ayant pas le temps de recycler le carbone suffisamment vite. Tout cela est évidemment à approfondir mais il s'agit d'un autre débat qui doit avoir lieu.

Au delà de la question du CO2, la disparition des espèces animales est une réalité qui n'est pas à mettre en doute. On sait que les poissons disparaissent quasi totalement des zones de pêche européennes, et notre seule réaction sensible est d'envoyer des navires de guerre protéger nos marins pêcheurs dans les eaux somaliennes. La diminution de la fertilité des terres suite à l'agriculture intensive est une réalité mesurée. Les nuages de pollution sont devenus des éléments climatiques aussi réguliers que la mousson en Asie. On observe paraît-il (ou est-ce un hoax ?) des îles flottantes constituées de déchets de plastique sur l'océan Pacifique. La plupart des ressources énergétiques et minérales devraient manquer dans ce siècle, ainsi que l'eau potable et les produits agricoles, par rapport à la consommation que nous en faisons actuellement.

 

L'homme détruit sa planète à une vitesse effrayante et le débat sur le climat finalement détourne l'attention sur les mesures concrètes qui devraient être prises dès aujourd'hui. On se trouve en effet en présence soit de prophètes de l'apocalypse expliquant à la limite qu'il est déjà trop tard pour ramener les émissions à un niveau acceptable (alors à quoi bon...), soit d'illuminés de la liberté humaine qui se délectent à l'idée d'enterrer l'écologie en même temps que le réchauffement climatique.

A n'en pas douter beaucoup de gens se situent entre ces deux pôles mais ne trouvent pas beaucoup d'espace pour exprimer leur position sans se faire racoler par l'un des deux partis. S'il s'avère que les projections de réchauffement sont exagérément alarmistes, alors il faut saisir cette chance comme un répit pour discuter du monde que l'on souhaite, de l'égalité entre les peuples et de la répartition des ressources. La crise financière montre également les limites du système de production/consommation et de répartition des richesses dans lequel nous avons engagé la planète. Et si nous amorçons le virage vers l'écologie il faut qu'il soit également un virage vers davantage de démocratie.

 

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