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30/05/2011

Débats le cul par terre

Je suis passé dimanche 29 mai du côté de la Bastille pour commémorer comme d'autres le décès de la démocratie, sous un soleil de plomb et seulement les cars de CRS pour faire un peu d'ombre. Je suis arrivé un peu tard et pas resté très longtemps mais ce que j'y ai vu m'a donné envie d'écrire cette note. Il s'agissait de petits groupes de discussion assis en cercle, où chacun pouvait solliciter la parole et s'exprimer à un micro.

Un homme assez âgé, les cheveux gris, les yeux sérieux de ceux habitués à viser une cible (intellectuelle s'entend), lui-même craignant de passer pour un "vieux con" ou un "soixante-huitard", regrettait de voir aussi peu de personnes. Selon lui cela manifestait un échec de la mobilisation, contrairement à celle des espagnols. Il regrettait de voir les mots d'ordre "anticapitalistes" repris alors que la mobilisation espagnole avait su éviter ce travers. Pour lui l'essentiel de la population ne conçoit pas de sortir de l'"économie de marché" et aucune révolution par la base n'est possible sur les slogans anti-capitalistes. Il regrettait également de ne pas voir présents ceux qui avaient une connaissance "pragmatique", ce qui voulait dire pour lui les "informaticiens" et les "étudiants en économie", signe que ce mouvement était sans lendemain puisque s'il fallait remplacer l'économie de marché alors bien sûr affleurait la question: "oui mais par quoi ?"

Un autre ancien réagit vigoureusement, tapant du poing par terre en rappelant les méfaits du capitalisme en Afrique, les manipulations quotidiennes dont nous sommes l'objet, prenant a parti l'orateur précédent, jusqu'à lui faire détourner le regard en lui demandant où avait mené mai 68 (réponse: "trente ans de liberté"...). Il faut reconnaître que le contradicteur ne l'a pas emporté à l'applaudimètre, ce qui pose effectivement la question de la nature du mouvement, de ceux qui l'initient et ceux qui le suivent.

Ce qui m'intéresse en soi c'est l'existence de cette dissenssion profonde au sein d'une population qui pourtant aspire à un changement. Pour le premier orateur, ce qui pose problème ce n'est pas l'économie de marché mais l'économie de marché "financiarisée", les profiteurs, etc... Son intervention faisait pourtant suite à une autre assez claire sur les limites de la croissance, le chaos écologique où nous nous trouvons, très applaudie. Nous sommes donc dans un désir de révolution a minima, changer le système mais pas le mode de vie !

Pourtant, qui pourrait croire que si nous entrions en décroissance (et nous n'en sommes pas loin dans les pays occidentaux) l'économie de marché pourrait y survivre ? Le principe d'accumulation qui la gouverne et de recyclage des profits via l'investissement est complètement en contradiction avec l'idée d'une économie non croissante. Il est vrai que le communisme à la soviétique n'était pas forcément plus préparé à la fin de la croissance que ne l'est l'économie de marché. Nous nous situons donc à un tournant inédit (ou presque de notre civilisation). A vrai dire le seul exemple que nous ayons de stagnation ou croissance très lente est celui d'une économie féodale ayant elle-même suivi une expansion considérable, technique et culturelle, dans l'Antiquité. Le moins qu'on puisse dire c'est que ce n'est pas forcément sexy.

Le mérite de ce mouvement, que ce soit à Madrid ou Paris, c'est d'acter qu'il n'est plus possible de continuer de cette manière; c'est également de poser comme principe la "démocratie", entendue au sens strict, c'est à dire le pouvoir par le peuple. Cela me force également à revenir sur le "regret" de ne pas voir les économistes et les informaticiens venir en masse éclairer l'avenir. Etant moi-même de formation économiste, je serais bien chagriné de devoir confier mon avenir à cette corporation et je regrette davantage l'absence de la banlieue à ces débats. Pourtant, me direz-vous, s'il faut sortir de l'économie de marché, il faudra bien la remplacer par quelque chose, et qui donc de mieux placé que les économistes pour imaginer ce quelque chose.

Peut-être... On ne m'ôtera toutefois pas de l'idée que ce genre de réflexe conditionné est terriblement anti-démocratique. Il me rappelle les titres des journaux qui après le départ de Ben Ali se rejouissaient bien sûr mais posaient la question en gros caractères "Et après ?" Le nfaux naturel de ce "et après? " est le danger mortel pour la démocratie; il signifie en fait: bon, maintenant s'il vous plaît, mettez-nous quelqu'un de sérieux en face avec qui on puisse gérer la politique et continuer les affaires... bref, rendez la main aux puissants. Pourtant, si les révolutions arabes ont crevé l'écran, si elles déteignent en Espagne, et plus largement en Europe, c'est qu'elles partent d'une volonté acharnée de ne pas rendre la main justement. Et ce qui est valable des puissants doit l'être également des économistes et autres ingénieurs éclairés, et surtout cela doit être valable des SYSTEMES:  sortir d'un système économique ne signifie pas forcément le remplacer par un autre. Cela peut signifier également la contestation radicale du primat de l'éconoie sur l'humain.

Dans La Dissociété, Jacques Généreux note la parenté profonde entre le marxisme et la libéralisme en ce qu'ils posent l'économique comme le substrat du social, niant quasiment l'autonomie de l'individu et même du collectif par rapport aux conditions de production. Si cette philosophie perdure, si elle ne peut être remplacée, alors effectivement changer le système ne sauvera rien. Il faut être capable de sauver l'humain quitte à sacrifier l'économie, ce qui restera d'économique ne pourra qu'être directement au service de l'homme et de la société. Il est évident que nousn n'avons pas été formés pour ça (et moi en particulier en tant qu'économiste), il ne faut donc pas laisser le monopole de l'économie aux économistes, le monopole des usines aux ingénieurs, etc... La démocratie doit aller jusque là et si ce n'est pas le sens de ce sens de ce mouvement alors oui il aura été inutile.

Quant à l'"anticapitalisme", c'est un terme qui pour  ma part ne me plaît pas tellement. Je me souviens de débats sur les forums au moment du choix du nom du NPA: que signifie capitalisme et anticapitalisme ? Pour justifier le nom il faut entendre le capitalisme non comme l'exploitation du capital par l'homme mais l'exploitation du capital à des fins d'appropriation privée. Bref, au sens strict nous sommes bien dans une société capitaliste (depuis le néolithique au bas mot) mais nous ne voulons pas être une société "de capitalistes". Je trouve personnellement que cette nuance est trop absconse et je préfère des dénominations "positives", sauf que le terme communiste n'a plus la connotation positive qu'il devrait. Ce qui est paradoxal c'est que le terme anticapitaliste a été conservé comme étant le plus "fédérateur" alors que notre orateur soixante-huitard le considérait de manière évidente comme un repoussoir. Tout dépend donc de qui on parle.

Il est intéressant de rappeler toutefois que Sarkozy pour se faire élire a dû pourfendre les capitalistes, que Marine Le Pen surfe sur un programme économique aux relents anticapitalistes et que certains sondages montrent que les idées de la gauche radicale sont loin d'être minoritaires. Bref, voilà des débats qui sont loin d'être clos. Si la mobilisation du 29 mai peut permettre à ces débats de s'élargir, alors à mon sens elle n'aura pas été vaine, même si elle ne peut que décevoir ceux qui attendent un bouleversement immédiat.

13/05/2011

Mediaparttitude: d'Eric Woerth à Besancenot en passant par Laurent Blanc

Il est de bon ton de nos jours chez les élites et les biens-pensants de s'attaquer au site et Mediapart et à ses méthodes d'investigation, décrites même parfois comme fascistes. Et à vrai dire on peut comprendre ce rejet, tellement la nouvelle bête noire se fait un plaisir de dénouer les ficelles du métier d' "homme public". D'abord on s'attaque à des gens jugés irréprochables, à qui on donnerait le bon dieu sans confession, des Eric Woerth, des Laurent Blanc. Et puis on affirme des choses et on n'en apporte pas la preuve (pas tout de suite...) Alors que voulez qu'ils fissent ? Ils démentent bien sûr, ils disent que cela ne s'est jamais passé, que si ça c'était passé bien sûr il faudrait prendre des sanctions. Alors Mediapart sort des preuves enregistrées, au compte-gouttes. Aïe. Les hommes publics ont menti. Non pas que ça leur plaise vraiment, plutôt parce que ça fait partie de leur métier, de leur rôle, préserver leur image avant tout, leur image et celle de leur clan. Sauf que maintenant le public le sait, grâce à Mediapart et à sa stratégie qui pousse clairement à la faute, le jeu public est démonté. Il devient clair que la notion de vérité et de mensonge est complètement étrangère aux intérêts des hommes publics, seuls comptent les enjeux qui les tiennent entremêlés et leur ego, l'impératif absolu de leur réussite personnelle, non seulement pour eux mêmes mais en tant que valeur sociale intrinsèque.

Alors on peut comprendre le rejet que suscite Mediapart. On peut comprendre que Laurent Blanc ne démissionne pas. Parce qu'il a été appelé à ce poste comme Jeanne d'Arc fut appelée en son temps, et il a été rappelé par ses camarades de 98 (sauf Thuram et Vieira), par le Dieu Zidane que tout le monde ne peut pas se payer. Quand on est intronisé par une telle brochette, alors on peut se permettre d'être au-delà de l'éthique. On peut oublier qu'au delà des paroles racistes au sens strict qui ont été prononcées par le sélectionneur, il y a aussi le fait d'admettre qu'on puisse décider d'une politique de sélection sans l'officialiser. Personne ne rappellera que ce simple fait constitue en soi une faute professionnelle grave, un manque total de respect à l'égard des licenciés qui paient le salaire de ces cadres et dont beaucoup sont peut-être trop grands, trop noirs ou trop arabes pour ceux qui acceptent de toucher leur argent. Le mensonge, la privatisation du pouvoir, tout cela est tellement naturel quand on est au-dessus du lot, comme Eric Woerth qui s'indigne qu'on puiss penser qu'il puisse y avoir conflit d'intérêt entre son poste de ministre du budget et le poste de sa femme. Et le pire c'est qu'ils sont sans doute sincères, ces gens abîmés par leur reflet social et médiatique croient que tout leur est dû.

Bizarrement Nicolas Anelka n'aura pas bénéficié de cet aura médiatique, de cette présomption d'innocence absolue. Lui n'a pas eu la chance d'être enregistré, lui a été sanctionné sans enquête et sans preuve dans la journée. L'Equipe, qui n'a pas hésité à finir de saborder la Coupe du Monde sans afficher le même professionnalisme que Mediapart, l'Equipe donc demeure la référence en matière de sport. Anelka et Ribéry resteront les symboles d'une génération "caillera" qui a tout bousillé et Laurent Blanc restera le symbole de la probité et de la compétence.Tout au moins dans le discours des media...

Et si vous demandez à ces hommes leur avis, ils vous diront qu'ils ont été blessés dans leur chair, attaqués lâchement, qu'ils ont voulu tout quitter mais que leur travail est plus important que tout. On retrouve là le discours dominant général qui combine l'affirmation de la réussite personnelle et le sens du devoir. Cette combinaison qui semble paradoxale tout d'abord rejoint en fait ce que Max Weber avait défini comme "esprit du capitalisme" qui revient au final à poser la réussite personnelle et l'enrichissement comme un devoir. Affirmer son droit à l'ego et à la réussite est donc en fait une façon de renforcer les piliers de notre société moderne et il est normal que le système "rémunère" ceux qui se font un devoir d'être les meilleurs. De même qu'il apparaît assez logique que le PDG de Tepco n'ait pas démissionné (le pauvre est même tombé malade comme Moubarak et Ben Ali, encore cette personnalisation du social qui va faire plaindre le puissant, qui donne tellement de sa personne...) et on n'arrive même plus à s'étonner lorsque le président du "MEDEF" japonais affirme dans un même discours que c'est à l'Etat de dédommager les victimes et qu'il est hors de question de nationaliser TEPCO. Encore une fois, il ne s'agit pas de méchanceté, c'est juste qu'on a largement dépassé le stade de l'éthique pour rentrer dans celui des intérêts des puissants.

Dans tout ce jeu de lutte médiatique des intérêts personnels et claniques, on peut donc que s'étonner de voir Olivier Besancenot annoncer qu'il ne se présentera pas à l'élection présidentielle. La décision est évidemment complètement incompréhensible au commun des mortels journalistes, qui oublient souvent de rappeler que malgré les scores aux cantonales Besancenot devançait Mélenchon dans pas mal de sondages pour les présidentielles. Qui plus est les arguments du postier sont ... éthiques (et en plus il les confie à Mediapart le coquin !): la trop forte personnalisation ne correspond pas aux idées d'émancipation qu'il défend, s'il continuait à se présenter rituellement il irait donc à l'encontre de ses principes. Comment les media ont-ils donc pu s'enticher d'une potiche pareille ? Heureusement ils n'en croient pas un mot. Pour rester cohérent avec leur système de valeurs, bien sûr ils vont chercher la déception personnelle, l'échec du NPA, même Mélenchon en rajoute une couche dans l'hommage qu'il lui rend. A titre personnel je dois bien admettre que longtemps j'ai pensé qu'il n'irait pas au bout de ses idées et qu'il se présenterait. Je ne peux donc que souligner ici le respect que je porte à l'homme et à sa décision, qui montre qu'il reste encore des gens qui savent résister à la facilité, suivre une éthique et appliquer à eux-mêmes les idées qu'ils prônent.

 
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