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15/08/2011

Seigneur de guerre

Le « seigneur de la guerre » est celui qui tire parti de l'appauvrissement et du morcellement de la société à laquelle il appartient. Il gère une bande de mercenaires armés et fait la loi sur son territoire, se sert à l'envi, se protège contre les autres seigneurs sans toutefois chercher à les supprimer. Il doit en effet se faire valoir comme le seul recours possible dans le monde actuel, la violence qui s'élève pour répondre à la violence. Il n'a pas besoin d'être juste ou même charismatique, il sait qu'il est haï mais craint, il s'en satisfait. Il doit simplement être considéré comme le « moins pire ».

L'économie moderne, zone dévastée s'il en est, possède elle aussi ses seigneurs de guerre, qui sortent de l'ombre peu à peu, appellent à l' « austérité » et même à la contrition des peuples. Le point de vue de « Charles Wyplosz, professeur d'économie internationale au Graduate Institute de Genève » dans Le Monde est un exemple typique de ce que sont les seigneurs de guerre d'aujourd'hui.

Reprenons-en un paragraphe emblématique :

« Les marchés sont-ils fous et méchants ? La réaction de la classe politique est toujours la même : dénégation des risques et propos vengeurs à l'égard des spéculateurs et autres financiers sataniques qui veulent faire fortune sur le dos de la mère patrie. Mais les marchés ne sont ni fous ni méchants. Ils détiennent une grosse part de la dette publique de la France, quelque 1 700 milliards d'euros, soit 85 % de notre PIB, et ils sont effrayés de perdre une partie de leurs patrimoines. La panique n'est pas bonne conseillère, mais elle est très humaine. Faut-il leur en vouloir, voire les cadenasser ? Il fallait y penser plus tôt, avant de leur demander de nous prêter ces sommes colossales. Nous avons eu besoin d'eux et nous en aurons encore besoin, quoi que nous fassions. Les insulter et les attaquer peuvent nous soulager, mais cela ne changera rien à la situation. »

Ce paragraphe concentre tout ce qui caractérise la « barbarie » économique de ces dernières semaines. Et tout d'abord la personnification et même l'humanisation des marchés. Ils ne sont ni « fous » ni « méchants » mais ils sont « effrayés ». Effrayés de quoi ? De « perdre une partie de leur patrimoine ». Ils sont même « humain[s] ». Rien à voir donc avec ces particules désorganisées, abstraites, que sont les individus, qui ne risquent que leur travail ou leur salaire, leur retraite...

Les marchés ne sont plus ces entités structurées, ce complexe parfait auto-organisé pour notre bien-être, ce ne sont plus les « institutionnels » au patronyme rassurant, non, ce sont désormais des êtres de chair et de sang, émotifs, impulsifs mêmes. Le Dieu marché, hier bienveillant, est aujourd'hui en colère. Nous n'aurions pas dû, non, il ne fallait pas «  leur demander de nous prêter ces sommes colossales » !!! Maintenant que le « leur » a retiré son masque et découvert ses traits furieux, il est temps de se pencher sur ce « nous » qui parcourt le texte de M. Wyplosz et invite le lecteur au retour sur soi et à la contrition. C'est NOTRE faute, nous leur avons « demand[é] ». Peut-être vous souvenez-vous d'avoir demandé aux marchés de vous prêter de l'argent ? Non ? Qui l'a demandé ? L'Etat. Ce « nous » théorique, validé tous les cinq ans par le jeu des élections présidentielles, ce « nous » étatique qui n'a eu de cesse de privatiser les entreprises profitables, dont les banques, au prétexte de remplir les caisses de l'Etat, pour mieux se jeter à leurs pieds ensuite et leur demander de l'argent. Ce « nous » démocratique qui a prêté aux banques pour les sauver sans demander à intervenir dans leur gestion. M. Wyplosz renvoie donc à une vraie question qui est celle des responsabilités. Notre société doit maintenant se demander dans quelle démocratie elle a vécu et quelle démocratie elle souhaite pour les décennies à venir. Pour cela il faut bien entendu déjouer cette litanie accusatrice qui consiste à rejeter la responsabilité en bas, et se voiler la face, comme si la faillite de l'Etat n'était pas une construction progressive, organisée par nos élites qui ont fait littéralement transiter les richesses des mains du peuple aux leurs. Que les citoyens aient été aveugles (ou aveuglés) est une chose, qu'ils aient voulu cela, ou pire qu'ils l'aient « demand[é] » en est une autre. Il serait intéressant par exemple de fouiller dans les archives de M. Wyplosz pour savoir dans quelle mesure mesure lui-même n'a pas participé à ce sabordage de la République en appelant aux privatisations, aux investissements privés, etc...

Heureusement « [c]es erreurs répétées ne sont pas l'apanage de la France. La plupart des démocraties les ont commises, à un moment ou à un autre. » On se demande si c'est l'inconscient qui parle et si M. Wyplosz mesure la portée de ses paroles, toujours est-il que nous sommes dans la confirmation de ce que la démocratie est maintenant devenue un problème pour les marchés. Tout le paragraphe est une déclinaison de ce thème, soulignant que le mécanisme des élections oblige les élus à naviguer à « courte vue ». A quand l'apologie du modèle chinois ?

Il faut donc s'engager dans la voie de la « vertu budgétaire », à l'instar des allemands. La boucle est bouclée. Pour ne pas finir comme les grecs il nous faut faire... comme les grecs ! Quoi de plus édifiant sur la nature même du message de M. Wyplosz ? Il ne s'agit pas ici d'apporter des solutions à la crise mais de punir le tout-venant en imposant définitivement la suprématie d'une caste auto-proclamée, les fameux seigneurs de la guerre. Si tu ne te soumets pas aujourd'hui, nous te soumettrons demain, et nous savons maintenant que ces marchés sont des humains passionnels, colériques, cruels même peut-être.

Bien sûr dans cette rhétorique il n'est fait aucune mention de ce que les mesures d'austérité ont plongé la Grèce dans une récession plus profonde, récession qui en théorie devrait « effraye[r] » nos investisseurs, mais nous parlons ici en réalité du transfert immédiat du pouvoir et pas de l'échange de morceaux de papier qui n'auront demain aucune valeur. Il suffi de voir les sacrifices demandés aux italiens, alors qu'ils sont dans une situation beaucoup moins problématique que la Grèce. Pas de mention non plus du fait que ces êtres de chair et de sang qui composent les « marchés » et qu'il vaudrait mieux ne pas « insulter », ces êtres sont essentiellement des européens soumis à la volonté populaire tant qu'ils n'auront pas fait aussi tomber la démocratie en l'accusant d'avoir failli (comme le sous-entend M. Wyplosz). Pas de réflexion sur ce capitalisme en bout de course qui n'aura été en définitive qu'une transition entre la féodalité et autre chose. Cet autre chose qui dans la rhétorique de M. Wyplosz ressemble étrangement à une néo-féodalité: si le capital entrepreneurial ne peut pus payer alors il doit se replier sur ses fondamentaux, c'est à dire l'exploitation forcenée du droit de propriété et de la rente afférente, le tribut dû au seigneur de la guerre.

Il est important, autant que de proposer des solutions alternatives et démocratiques, de déconstruire le discours de ce ceux qui ont soutenu idéologiquement toutes les décisions qui ont abouti à la situation actuelle et qui veulent maintenant « nous » en faire payer le prix (se reconnaîtra qui veut en ce « nous »). C'est d'autant plus important quand ils se drapent de la légitimité universitaire alors même que, il n'est pas difficile de le constater, leur discours ne repose sur aucun contenu scientifique, qu'il prend même des accents religieux en de nombreux moments, qu'il humanise les organisations abstraites pour mieux vider de son humanité ce « nous » appelé à la flagellation. Un des enjeux de cette crise sera de balayer ce qui a été trop souvent désigné du nom de science et qui n'était qu'une machine idéologique aux mains du capital dérégulé, aller vers ceux qui ont compris et prévu la crise, de Paul Jorion à Frédéric Lordon, en passant par Nouriel Roubini ou Yves Cochet dans un autre contexte.

07/08/2011

"Crise de la dette" (fin du 1er round)

L'annonce de Standard and Poors vendredi soir met officiellement un terme au 1er round de la "crise de la dette", qui a duré depuis 2009 (voire même 2008 pour les initiés) et qui devrait maintenant être plus justement appelée "crise du capitalisme". Lundi s'ouvre un deuxième round plein d'incertitudes mais aussi porteur d'espoirs.

A l'issue du premier round on peut décrire plus fidèlement les protagonistes de ce combat, qui se rangent selon deux axes de bataille:

- un axe géopolitique

- un axe socio-économique

Pour mieux mieux définir ces luttes, il convient de battre en brèche l'idée que l'action se Standard and Poors est un gage de son "indépendance". Indépendance de quoi d'ailleurs ? Comme tous les acteurs du monde politico-financier, Standard and Poors est impliqué dans un réseau de pouvoirs et d'intérêts et agit en fonction d'une idéologie. Si nous ne sommes pas en mesure de décrypter le réseau, nous pouvons au moins comprendre l'idéologie sous-jacente et ses implications.

Il n'est évidemment pas anodin qu'une compagnie américaine dégrade la note de la dette souveraine des Etats-Unis et on pourrait en effet admirer un certain courage face à la puissance de l'Etat américain. Il est peu probable en l'état de voir l'agence de notation chinoise dégrader la note de l'Etat chinois. Il est probable que la dégradation de la note américaine entraînera celle de tous les pays occidentaux à plus ou moins court terme et on peut se demander quel est l'intérêt d'une note AAA si aucun pays ne l'a. Il ne faut pas oublier que les notes de Standard and Poors sont aussi attribuées à des compagnes privées. A l'heure actuelle cinq compagnies américaines bénéficient de la note AAA alors même que l'Etat américain est "dégradé". On ne sera pas surprise de retrouver Microsoft et Exxon dans cette liste. Il est intéressant de voir, sur ce même lien, que depuis un an le cours de ces compagnies a baissé d'au moins 10 %, et même 20% pour Microsoft. Les perspectives insistantes de récession aux Etats-Unis et dans le monde devraient inciter à un certain pessimisme quant aux revenus futurs des grandes multinationales, mais c'est précisément là qu'on peut discerner la ligne idéologique qui sous-tend la décision de Standard and Poors: la décrédibilisation de l'Etat en soi.

Même si la Chine est un des principaux débiteurs des Etats-Unis, il est risible de croire que la pression chinoise pourrait dicter la décision de Standard and Poors. Les Etats-Unis disposent de l'arme atomique de la dévaluation du dollar pour régler leurs dettes extérieures et ils ne se priveront pas de l'utiliser. Mais, dans la séquence qui nous intéresse, l'ordre dans lequel les décisions se prennent (ou les faillites se déclarent) est tout simplement crucial.

Pourquoi ? Parce que tout économiste (ou être humain) de bon sens comprend que nous faisons face à une dette qui ne sera jamais réglée en monnaie. L'intrication du réseau financier fait que l'ensemble de la planète est virtuellement en faillite, en possession d'une montagne de papiers (les devises, les actions) qui n'ont que la valeur de la confiance qu'on leur accorde. Les états et les compagnies privées se renvoient la dette, et à ce petit jeu il n'y a que deux issues possibles:

- ou bien les compagnies privées font faillte et les états les rachèteront;

- ou bien les états font faillite et les compagnies privées les rachèteront;

Dans ces conditions l'ordre dans lequel les annonces se font est primordial. Bien heureusement pour les compagnies privées, les dirgeants actuels des Etats font tout pour leur rendre la main. Ils ont repris à leur compte les dettes privées liées aux subprimes et ils font carpette sous les injonctions des agences de notation.

Les pays en périphérie de la zone euro (Portugal, Grèce, Irlande) ont servi de laboratoire pour mesurer la résistance des gouvernements. L'essai a été plus que concluant pour la bourgeoisie mondialisée. Il est maintenant vraiment intéressant de voir que le coup d'Etat financier au lieu de continuer à dévaster la zone euro préfère s'attaquer directement au sommet de la pyramide, l'Etat américain. Celui-ci est notoirement faible et acquis aux intérêts du privé, mais il est surtout symbolique de la puissance et plutôt que se perdre en batailles contre l'Italie ou l'Espagne en Europe, il est beaucoup plus efficace de  déstabiliser les Etats-Unis. Les autres suivront sans coup férir.

A qui profite le crime ? Nominativement il est difficile de voir des "têtes pensantes" à l'oeuvre, il s'agit bien d'une idéologie qui s'appuie sur un programme imaginé de longue date, la version la plus extrême de l'ultra-libéralisme. Il est probable que l'issue souhaitée du second round soit la privatisation de services essentiels tels que l'éducation, la santé et surtout la justice et la police. L'Etat ne devrait plus être qu'un fantoche prétexte pour une élection dite "démocratique" et gérant une armée au service des puissants.

Il faut bien comprendre que la dmension géopolitique ne vient qu'en deuxième rideau après la problématique socio-économique décrite ci-dessus. Rappelons que la dette de la Grèce est principalement détenue par les banques grecques et la BCE. Au moment où l'austérité viendra en France, nous devrons nous souvenir que la dette de l'Etat français est principalement détenue par des particuliers en France. Si la montée en puissance de la Chine a contribué à faire basculer nos économies dans le surendettement, la propagation de la crise et sa gestion actuelle ne doit pas grand chose aux influences extérieures. Il s'agit bien d'un coup d'Etat de l'intérieur à l'occasion d'un problème économique mondiale.

ll est intéressant de voir que ces déséquilibres apparaissent de manière simultanée partout sur la planète et, pour la première fois peut-être, les peuples ont l'occasion de résister ensemble. Ce n'est pas un hasard si les israéliens et les espagnols se réveillent en même temps que le Maghreb, ce n'est pas un hasard si les amércains entrent en grève, ce n'est pas un hasard si la banleue de Londres connaît à son tour des émeutes. Un combat maintenant sans merci est en train de se jouer entre la démocratie et le règne des compagnies privées.

 

 Mise à jour lundi 8 août: L' "effet domino" a commencé, bien entendu il ne concerne que les établissements publics ou parapublics. Pardoxalement, les entreprises qui ont investi dans les bons du Trésor américain se voient les premières dégradées alors même que les bourses sont en train de s'effondrer ! C'est la punition de la prudence, le massacre prochain des petits épargnants, bref l'avènement proclamé de l'ère des seigneurs de l'aventure capitaliste. La curée devrait commencer bientôt...

 
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