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30/11/2011

Observatoire Indépendant des Statistiques Politiques

Les dernières semaines ont été témoins d'au moins deux déclarations très médiatiques reposant sur des "chiffres-choc" et visant à intervenir dans la campagne présidentielle. Ayant été dans ma jeunesse diplômé en statistiques, la lecture des journaux me rappelle souvent notre premier TD de "statistique descriptive" qui était consacré à l'exposé des différentes façons de faire dire tout et n'importe quoi à un chiffre.

Je vais donc ci-dessous analyser ces deux "chiffres-choc" en essayant de corriger le biais de la manipulation des médias.

200 000 étrangers arrivent en France légalement chaque année - le chiffre "vrai" mais détourné de son sens. La force de ce chiffre que Guéant reprend au Front National c'est d'être vérifiable: en gros 200000 étrangers se voient attribuer leur premier titre de séjour annuellement. Ce qui est pratique avec le chiffre vérifiable, c'est qu'en général le vérificateur se dispense de l'effort de comprendre ce qu'il veut dire.

Alors pourquoi ce chiffre est-il manipulateur ? Pour deux raisons au moins. Dans la bouche du Front National, l'utilisation de ce chiffre laisse entendre que chaque année la population française compte 200 000 personnes d'origine étrangère en plus. il s'agit là d'une confusion probablement volontaire entre flux d'immigration et solde migratoire. Pour savoir comment un récipient se remplit, c'est bien de compter ce qui rentre mais c'est bien de compter aussi ce qui sort ! L'ordre de grandeur officiel (voir l'INED ou l'INSEE) du solde migratoire est de + 50000 personnes par an. Un article très intéressant sur Rue89 d'hervé Le Bras nous fait remarquer que ce solde migratoire ne prend pas en compte les français qui quittent le territoire, comptés comme expatriés et pas comme émigrants. On peut donc en conclure que 150000 étrangers sortent de manière "légale" de la France chaque année et que seulement 50000 personnes d'origine étrangère supplémentaires peuplent la France chaque année. Le Front National nous dira certainement que ces étrangers ne repartent pas en fait, ce qui est sans doute vrai parfois mais qui n'est pas pour l'instant l'objet du débat. A ce stade il est également intéressant de noter que sur les 200000 arrivants un tiers nous viennent de l'Union Européenne ce qui tempère l'idée d'une invasion musulmane (voir les documents de l'INED).

Plus intéressant encore: quand le solde migratoire est de l'ordre de 50000, le solde naturel (Naissances - Décès) est lui de l'ordre de 200000, soit un rapport de un pour quatre. Si on retire 50000 français qui émigrent tous les ans selon Hervé Le Bras, on en reste à un étranger supplémentaire pour trois français supplémentaires chaque année. Il s'agit d'une caractéristique française qui n'est pas partagée par l'Allemagne par exemple et qui tempère encore plus l'idée de l'invasion étrangère. En Allemagne en 2002, pour 1000 habitants on comptait annuellement un Allemand en moins et trois étrangers en plus. Aujourd'hui l'immigration ne suffit plus à compenser la décroissance de la population allemande.

L'autre confusion entretenue sur le chiffre de l'immigration "légale" repose sur l'idée sous-jacente qu'en surplus de cette immigration légale on a une immigration illégale qui aggrave significativement l'"invasion". Ce point est plus subtil que le précédent et il convient de revenir sur la mesure de l'immigration "légale": il s'agit bien du nombre de personnes ayant obtenu leur premier titre de séjour au cours de l'année et qui sont restées au moins un an. Mais le fait d'obtenir son premier titre de séjour en 2011 ne signifie pas qu'on est entré en France en 2011, loin de là. Même pour un étranger en situation totalement régulière, le délai entre la demande du titre de séjour et son obtention peut facilement excéder un an, de récépissé en récépissé. Et bien sûr il y a les étrangers en situation irrégulière qui sont régularisés au fil de l'eau. Les profils du flux d'immigration "légale" et du flux d'immigration "réelle" ne sont donc pas les mêmes, ces derniers ne pouvant être reconstruits qu'au bout d'au moins une dizaine d'années. L'immigré "légal" d'aujourd'hui est parfois l'immigré "irrégulier" d'hier et de ce point de vue il serait erroné d'ajouter systématiquement l'immigration illégale à celle légale, au risque d'opérer des double-comptages et de gonfler abusivement l'immigration totale sur la période considérée.

La sortie du nucléaire coûtera 1 million d'emplois à la France - le chiffre invérifiable et tronqué de Proglio. Ce qui est pratique avec les chiffres invérifiables c'est qu'ils sont difficiles à contredire précisément vu qu'ils ne reposent sur rien, et comme personne n'est assez malhonnête pour proposer un autre chiffre tout aussi invérifiable, c'est le premier qui a menti qui a gagné !

Toutefois Proglio se permet de "décomposer" le chiffre: 400000 emplois directs et indirects de la filière nucléaire. 500000 dans les entreprises gourmandes en énergie du fait de la hausse des tarifs de l'électricité. Et même 100000 emplois futurs parce que la France exportera sa technologie nucléaire à l'étranger.

J'écart d'emblée le troisième chiffre, il ne faut vraiment pas avoir peur du ridicule après Fukushima ! La réalité c'est qu'EDF est déjà en train de travailler avec des partenaires chinois pour développer un nouveau réacteur et que l'EPR est un fiasco. Bref, il est déjà plus ou moins prévu qu'une partie de la filière nucléaire française se délocalisera en Chine. Autant pour les emplois futurs des français !

Concernant l'électricité plus chère, on ne peut pas écarter cet aspect effectivement. Mais si on considère que le prix des énergie fossiles va de toutes façons exploser, quel pays offrira des conditions tellements plus attractives que la France ? La Norvège avec son hydraulique ? L'Islande avec sa géothermie ? Le coût des énergies renouvelables telles que l'éolien ou le solaire devient de plus en plus compétitif, dans quinze ou vingt ans il est probable que la question de ce coût ne se posera pas tant. La vraie difficulté est technique, elle concerne le stockage de l'électricité fatale et son transport par le réseau. ceal peut représenter un coût supplémentaire mais qui sera amorti dans le temps comme l'a été le coût des centrales nucléaires.

Quanr aux emplois dans la filière nucléaire, bon, ça paraît sensé si on arrête le nucléaire. On peut noter tout de même qu'avec le démantèlement des centrales, la construction de sites de stockages, la gestion des déchets, etc... on a malheureusement encore pas mal de pain sur la planche. Du travail bien réel et plutôt risqué pour des ouvriers qui préféreraient peut-être surveiller un parc d'éoliennes, n'en déplaise à la CGT.

La manipulation dans le chiffre de Proglio est très claire: il ne prend en compte que les emplois perdus comme si en sortant du nucléaire on arrêtait purement et simplement de produire de l'électricité ! Cette fois, on compte ce qui sort du récipient mais pas du tout ce qui rentre. On peut discuter pour savoir si le renouvelable produira plus ou moins d'emplois que le nucléaire, les chiffres sont invérifiables, mais on ne peut pas discuter le fait que de l'emploi sera créé dans la filière renouvelable. L'Allemagne, pionnière dans le renouvelable, est toujours présentée comme la bonne élève en matière d'emplois. On devrait même s'inquiéter, d'après la discours de Proglio, que la France soit aussi sensible du point de vue industriel à une seule filière, et de ce que Sarkozy et Proglio l'encouragent à devenir encore plus spécialisée dans cette filière. Mais le plus savoureux dans tout ça c'est qu'une semaine plus tard Les Echos annoncent fièrement qu'Areva va construire deux parcs éoliens en Allemagne. Il est probable qu'il s'agit d'une réponse à la menace d'Areva de licencier massivement en Allemagne, mais on se rend compte que l'intérêt de se diversifier a été vu par Areva depuis 2007.  On ne sait pas si la sortie du nucléaire en France détruire des emplois, mais il semblerait que la sortie du nucléaire en Allemagne puisse créer des emplois en France ! Comprenne qui pourra...

25/11/2011

Une phrase à méditer

Je vous livre un extrait de l'article du Monde sur l'extension de la crise à l'Allemagne, qui a particulièrement retenu mon attention.

"Nombreux sont donc les observateurs à estimer qu'une sanction de l'Allemagne par les marchés est la seule façon de la voir infléchir sa position sur la BCE."

 

Quand j'aurai un peu plus de temps, je reviendrai ici pour la commenter...

 

(...suite)

Donc je reviens rapidement et à froid sur cette phrase. Je pourrais difficilement mieux m'exprimer que ne l'a fait Frédéric Lordon dans le "Diplo" de ce mois-ci.

Jadis les romains consultaient les auspices (ou les augures) avant de prendre de graves décisions. Il y avait des ministres en charge de l'interprétation des différents phénomènes, chargés de dire s'ils étaient favorables ou défavorables. Cette divination pouvait décider d'entamer une guerre ou non, les augures avaient donc un pouvoir non négligeable même s'ils ne prenaient eux-mêmes aucune décision, et ils le savaient. Les consuls et sénateurs savaient également l'effet que pouvait causer à la population ces signes et il est probable qu'ils en jouaient, avec le concours des augures, pour imposer certaines décisions.

Aujourd'hui les augures sont les fameux et mystérieux "observateurs" mentionnés par Le Monde plus haut, et ils interprètent les hoquets browniens des courbes financières. La phrase, si elle a pour objectif de rappeler le pouvoir des "marchés" à travers la menace qu'ils font peser sur l'Allemagne, n'oublie pas de mentionner, même évasivement, ces intermédiaires, analystes financiers ou économistes de salon, qui concrétisent les processus stochastiques en demandes de réformes. Ces observateurs, grassement rétribués par un système qui compte sur eux, ne sont bien sûr pas "indépendants" des pouvoirs, d'autant plus que les pouvoirs sont financiers. Leurs préconisations défendent donc certains intérêts.

En l'occurrence, mettre la pression sur l'Allemagne peut apparaître comme une prise de conscience de certains groupes financiers qu'une intervention illimitée et directe de la BCE est la seule manière de juguler la crise. Il est intéressant de voir que, si on s'en tient à cette interprétation, tous les rouages du système ne sont plus forcément d'accord entre eux sur la marche à suivre. La belle unité affichée par la bourgeoisie mondialisée semble se fissurer, faisant réapparaître les lignes qui démarquent le politique du financier et les intérêts divergents des Etats.

Le seul point d'accord de tous ces représentants de l'ordre néolibéral est que la démocratie ne sera pas la solution. Nous écrivions il y a peu, dans un accès d'enthousisame, que la démocratie s'était réveillée en Grèce, mais l'idée du référendum n'a pas fait long feu et depuis deux chefs de gouvernement ont été remplacés par les marchés, on parle même de repousser les élections législatives... Plus que jamais la course de vitesse est lancée entre l'ordre néolibéral et l'ordre républicain démocratique, le premier en étant réduit à phagocyter et détruire tout ce qu'il peut dans l'espoir d'échapper à une auto-destruction quasi-inéluctable. Quelque chose qui ressemblerait à s'y méprendre à une politique de la terre brûlée...

02/11/2011

Carte postale de Grèce signée "démocratie"

La démocratie a apparemment passé la Toussaint en Grèce et elle nous a envoyé une petite carte postale avec une photo du moustachu Papandreou. Franchement on n'y croyait vraiment plus (moi en tous cas...) tellement le même s'était agenouillé, allongé, devant tous les diktats européens depuis deux ans avec pour seul élément de dialogue avec la population des casques et des gazs lacrymogènes.

Il faut croire qu'à la fois la situation était trop intenable pour lui et que le couple Nicolas-Angela a été suffisamment odieux et méprisant pour qu'il leur fasse ce petit coup de p... qui marquera l'histoire de l'Europe. Le roi est nu, l'Europe des financiers est nue, les dirigeants unanimes crient au scandale qu'on veuille demander son avis à la population grecque. Paradoxalement il est probable que la plupart des peuples européens jubilent à cette idée. Il y avait jusqu'ici un consensus en Europe qui voulait qu'on ne demande son avis au peuple que si on était à peu près sûr qu'il était d'accord avec vous. Il y avait bien sûr eu le couac plus ou moins involontaire de Chirac sur le traité constitutionnel mais cela avait été réparé par Sarkozy et le traité de Lisbonne. Les irlandais ont été rappelés à voter et se sont docilement exécutés et depuis on voyait bien que l'exercice du référendum n'était plus trop à l'ordre du jour, crise oblige.

Cette fois néanmoins, Papandreou demande son avis au peuple alors qu'il est presque certain qu'il dira non. C'est donc une manière de faire un doigt à l'Europe du fric sans engager sa propre responsabilité. Peut-être que George va enfin passer de bonnes nuits !

Au passage il ridiculise Sarkozy, pas peu fier d'avoir arraché un accord qui semblait déjà assez foireux, mais dont on découvre finalement qu'il n'existait que dans ses fantasmes et ceux de Merkel. Il est également pitoyable de voir comment certains analystes, sous le coup du choc ont essayé de faire croire que Papandreou reviendrait sur sa décision sous la pression des autres dirigeants européens. Ce geste de provocation et de défiance marque, du moins on peut l'espérer, la fin de l'Union Européenne, telle qu'elle a été construite jusqu'ici, il est temps que les dirigeants actent cela, et se mettent autour de la table non pas pour parler de crise financière, mais pour repenser la construction européenne, et en particulier son fonctionnement démocratique.

Du point de vue de la crise elle-même, elle est en train de révéler véritablement sa dimension géopolitique. Il apparaît clairement que beaucoup de richesse va être "perdue" (ou pluto que ce qui avait apparemment de la valeur n'en a en faitt pas...) et chacun veut essayer de sauver un maximum. L'Europe a essayé de se tourner vers la Chine pour sauver ses finances, faute de pouvoir résoudre ses problèmes en interne. On remerciera sans dout plus tard la Grèce d'avoir tué cette volonté dans l'oeuf.

L'aggravation de la crise devrait maintenant conduire à deux résultats quasi-obligés:

- effacement ou monétisation de la plupart des dettes publiques

- renationalisation de l'ensemble du système bancaire

Le fait que les Etats (et espérons le les populations) vont retrouver la voix dans le financement de l'économie doit amener à examiner les choix qui se posent pour l'avenir. Doit-on revenir à la primauté de la Nation comme le suggèrent les souverainistes ? Doit-on imaginer autre chose ?

La force du choix souverainiste c'est qu'il repose sur une histoire, il s'impose donc pour certains comme la "seule solution". Il s'agit grosso-modo de revenir au système régulé de l'après-guerre comme le suggère Emmanuel Todd. Mais l'histoire ne revient jamais exactement sur ses pas et Emmanuel Todd le sait bien. Le système capitaliste national et redistributeur a vécu sur la guerre froide et la peur de l'ogre soviétique. Aussitôt le rideau de fer tombé, le capitalisme a repris exactement les mêmes habitudes qu'il avait prises au début du XXème siècle. On peut rappeler également que les nations nous ont coûté deux guerres mondiales bien plus traumatisantes que la crise actuelle.

Pourtant la gauche elle aussi est très molle concernant les alternatives au système. La "démondialisation" de Montebourg n'envisage que l'angle national et même l'internationalisme oublie les réalités de l'économie. Rappelons en quelques unes ici:

- les biens produits par l'économie sont fabrqués à partir de matières premières, minérales, énergétiques, etc...

- la France et l'Europe sont particulèrement pauvres en ces biens

- l'occident vit sur une avance technologique, autrement dit des brevets, qui s'effiloche au fil des ans

Certes on peut (et on doit) "relocaliser" un certain nombre de productions mais il faut malgré tout envisager notre place dans le monde et notre relation aux autres pays dans les décennies qui viennent. C'est cette constatation que les idéologues néo-libéraux utilisent pour nous ramener vers la fatalité de la mondialisation, c'est à dire de la guerre économique généralisée. En face, la gauche radicale ne propose pas de chemin pour sortir de cette guerre économique. Mélenchon se propose de faire entendre la volix de la France à la tribune de l'Europe, c'est une idée intéressante mais qui peut prendre longtemps à cheminer.

Pourquoi ne pas plutôt se tourner vers ceux qui partageraient déjà les idées de la gauche ? Pourquoi ne pas initier des partenariats avec l'Amérique du Sud qui ne reposent pas sur l'exploitation capitalistes ? ll s'agirait tout simplement d'un transfert assumé de hautes technologies vers ces pays, en échange d'un partage de la production et des matières premières. Ces partenariats s'accompagneraient de politiques de recherche publiques communes et, pour assurer la confiance, ils devraient reposer sur la création d'entreprises publiques transnationales. Monter une filière de technologe solaire avec la Tunisie pourrait également être un objectif. La Thaïlande où les chemises rouges ont remporté les dernières élections pourrait également être un partenaire.

Pour réaliser cette politique il faudrait en premier lieu (re)nationaliser des entreprises stratégiques, à savoir (liste non exhaustive): Total, EDF-GDF, Eramet, Sanofi-Aventis...

La question est: quand des leaders de la gauche radicale prendront-ils leurs baons de pèlerin pour rencontrer des Dilma Roussef, Chavez, Morales, Thaksin, voire des opposants de gauche dans d'autres pays, pour discuter d'une politique en rupture véritable avec le libéralisme. Pour convaincre les électeurs qu'un vrai programme de gauche est crédible il faudra à un moment où un autre en passer par là. La brèche que vient d'ouvrir la grèce doit être l'occasion d'avancer d'un pas supplémentaire dans cette direction: établir pas seulement un principe de partage des ressources, mais des accords informels sur des modalités de partage et d'échange, chiffrés, qui montrent les possibilités qui sont offertes.

 
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