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18/09/2012

Rachel Corrie et les Pussy Riot

L'Etat israélien exonéré de la mort d'une pacifiste américaine titre Le Monde à propos du procès relatif à l’assassinat de la militante Rachel Corrie par des militaires israéliens. Ce titre, anodin, apparu en première page, est révélateur d’une technique classique d’influencement de l’opinion par les media sur internet. Il est même probable que Le Monde a dû recevoir un certain nombre de remarques à ce propos puisque quelques heures plus tard un article sur Rachel Corrie est apparu pour décrire ses motivations et son activité militante, ainsi que les conditions de sa mort. La technique dont je parle, et fréquemment utilisée par Le Monde, consiste à couvrir un article potentiellement polémique d’un chapeau très lisse qui, non seulement n’incite pas le lecteur à approfondir l’article, mais laisse entendre si on s’arrête là le contraire de ce que l’article explique. Si vous ne vouliez pas être trompé, vous n’aviez qu’à lire l’article bien sûr ! Que nous dit ce titre ? Une pacifiste est morte et l’état israélien n’est pas responsable. Le premier élément extrêmement efficace de manipulation est le caractère impersonnel que revêt la décision de justice, grâce à l’emploi du mode passif sans agent. La décision paraît ainsi universellement partagée et éminemment objective puisqu’elle n’émane pas une entité spécifique. Seul le terme « exonérer » traduit tout de même un jugement par rapport aux faits (sans contester la validité du verdict) , puisque le verbe innocenter n’a pas voulu être utilisé. Exonérer signifie que l’Etat israélien ne paiera pas un prix qu’il aurait dû payer, c’est donc un élément critique introduit dans le titre, mais qui demeure de second ordre. Qui aime bien châtie bien, pourrait-on dire. Imaginons donc un autre titre : Un tribunal exonère l’Etat israélien de la mort d’une pacifiste américaine Déjà, on introduit une certaine distance critique par rapport à la décision en restreignant sa validité à « un tribunal ». Le lecteur a envie de savoir de quel tribunal il s’agit, est-ce qu’un autre tribunal aurait pu rendre une autre décision ? La lecture de l’article lui apprendrait immédiatement qu’il s’agit bien entendu d’un tribunal… israélien. Aussitôt le lecteur se dit qu’un autre titre aurait pu s’imposer, plus polémique sans doute : L’état israélien s’exonère de la mort d’une pacifiste américaine Le bien-pensant s’offusquera aussitôt que ce titre préjuge de l’indépendance de la justice israélienne, la seule démocratie du Moyen-Orient, comme chacun le sait, etc… A ce stade, il est intéressant donc de mettre en parallèle notre titre avec le titre d’un autre article du Monde, dont la technique est également assez caractéristique : La condamnation des Pussy Riot "digne de l'Inquisition" Ici, les guillemets sont utilisés comme un écran d’objectivité entre le journaliste et le lecteur pour faire passer le message dominant. Une citation est bien entendu un rapport objectif des faits, mais le choix d’une telle citation dans le titre traduit bien l’effet recherché. Au passage on peut noter, à raison sans doute, que personne ne suppose pour la Russie l’indépendance de la justice par rapport à l’Etat (rappelons que d’un strict point de vue formel c’est bien l’Eglise orthodoxe qui a porté plainte contre les Pussy Riot, pas Vladimir Poutine, là aussi en théorie les apparences sont sauves comme dans une vraie démocratie…).Voici une autre citation, de l’avocat de Rachel Corrie Me Hussein Abou Hussein, extraite de l’article du Monde : "Le verdict est fondé sur des faits déformés et aurait pu être rédigé par le procureur. Nous allons faire appel". Imaginons, à nouveau, un titre alternatif pour notre article sur Rachel Corrie, disons un peu plus « Pussy Riot ». Rachel Corrie : un verdict « fondé sur des faits déformés » Voilà une formulation, toujours objective, sans doute plus susceptible d’attirer l’attention du lecteur sur la possibilité que le procès en Israël n’a peut-être pas été exactement objectif et équitable. Il est tout aussi important de comprendre pourquoi un titre n’a pas été choisi que de savoir pourquoi l’autre a été choisi. Pour mesurer le degré auquel il est possible d’influencer l’opinion, il faut bien avoir conscience que les éditorialistes connaissent sur le bout des doigts les techniques dont nous sommes en train de parler. Avec l’apparition d’internet, encore plus que sur le journal papier, l’article est caché derrière le titre. Ca permet à la fois de résoudre des conflits larvés entre journaliste et rédacteur en chef et de conserver une « ligne éditoriale » comme on dit, c'est-à-dire de propager l’idéologie choisie. Plutôt que de censurer un article, il est bien plus diplomate de le faire disparaître derrière un titre très plat qui ne donne pas envie de s’arrêter dessus du genre « il ne s’est rien passé mais on vous en parle quand même… » La grande masse s’arrêtera aux titres, d’autant plus que les journaux internets sont gratuits, son opinion sera donc forgée essentiellement à partir d’une collection de titres enfilés comme des perles sur le long fil de la propagande. Que retenir de nos deux titres ? D’abord et surtout que la Russie c’est une dictature poutinienne. ; accessoirement qu’il s’est passé un truc en Israël où une activiste américaine est morte, mais bon c’est réglé… Alors la réaction usuelle à mon propos sera de dire : « et alors, on ne va quand même pas défendre Poutine à cause d’Israël ». Certes non, et ce n’est pas le sujet de ce post en l’occurrence. Il s’agit de mettre le doigt sur les méthodes qui sont utilisées, avec un réel doigté il faut bien le reconnaître, pour orienter notre attention vers certains pans de l’actualité plutôt que d’autres, tout en affichant un souci d’objectivité et d’exhaustivité. De nombreux exemples pourraient être traités, et il y a là de quoi écrire une thèse , nous nous limiterons à évoquer d’autres cas significatifs : la surcouverture médiatique sur la Syrie, le silence qui avait entouré les événement à Bahrein, le peu de réactions face au massacre par la police des ouvriers de Marakana en Afrique du Sud, la complaisance face au gouvernement putschiste du Honduras à comparer avec la critique systématique des Hugo Chavez et autres Rafael Correa… Il appartient de plus en plus au lecteur de mener sa propre enquête sur les faits, la façon dont ils sont présentés ou tus pour reconstruire une lecture pertinente des articles. Espérons que ce billet aura pu y contribuer.

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