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09/07/2013

Le temps de la Révocation

 

 

 

Le monde semble s’ébranler, la politique se fissurer, les vieux régimes se racornir… encore une fois. On manifeste en Turquie contre l’autoritarisme d’Erdogan, on manifeste au Brésil contre l’inflation des transports publics, en Egypte une déferlante humaine appuyée par l’armée fait sombrer les frères musulmans (si bien que Bachar El Assad, lui-même victime des récriminations de son peuple, parle de la fin de l’islam politique). On se dit que les lignes bougent, le monde change, mais il est vrai qu’à force de voir les lignes bouger et les politiques rester les mêmes on n’est pas forcément rassuré par cette ronde de marionnettes qui tombent une à une sans que le spectacle lui-même paraisse en mesure de s’achever.

Ainsi Mélenchon lui-même incarne selon lui « le bruit et la fureur », expression révélatrice si l’on se rapporte à l’ensemble  de la citation de MacBeth :

« Life is but a walking shadow, a poor player that struts and frets his hour upon the stage and then is heard no more/It it is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing »

Le bruit et la fureur ne sont là que pour dissimuler l’absence de sens totale des arènes du pouvoir, et c’est bien ce sentiment de l’absurdité de la lutte des puissants au regard des préoccupations du peuple qui imprègne l’ensemble de l’oeuvre de Shakesepeare. Dans l’arène médiatico-politique, et c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui, le peuple ne peut faire irruption que comme faiseur ou défaiseur des puissants, une sorte de respiration, ou d’éructation à la face de la bourgeoisie qui calée dans son fauteuil attend avec une légère appréhension qu’un nouveau messager s’élève et ramène la « stabilité ». La bourgeoisie a soutenu Moubarak, avant de le conspuer une fois défait, elle a méprisé les Frères Musulmans mais les a soutenus au nom de la démocratie, elle craint l’armée égyptienne, mais des militaires qui tirent sur une foule islamiste c’est quand même mieux que le « chaos » n'est-ce pas ?

Et bien sûr la valse des puissants s’accompagne mécaniquement de la ritournelle du « tous pourris »... mais combien de temps ce refrain défaitiste continuera-t-il à nous hanter si même les extrémistes sont déjà passés par là ? Est-ce qu’on va invoquer l’épouvantail salafiste après avoir diabolisé les Frères Musulmans ? Est-ce que le Front National après Sarkozy c’est encore du fascisme et du racisme, ou plus simplement des avocats affairistes qui attendent leur tour de passer à la caisse ?

Si les populations sont bien conscientes que le système ne changera pas de lui-même, elles n’ont toujours pas en main les leviers qui leur permettraient de le contrôler. Dès lors, au-delà de la satisfaction de voir les révoltes s’exprimer et les tyrans s’écrouler, on est ramené à une certaine forme d’amertume ou de lassitude devant la confirmation quotidienne que même les explosions du système sont désormais bien contenues par le même système. Dans les années 80, une bande-dessinée de Griffo et Van Hamme intitulée « SOS Bonheur » avait brodé sur ce thème d’une révolution où les révolutionnaires sont contrôlés par les mêmes personnes qui contrôlent les Etats, où les futurs chefs rebelles sont recrutés et façonnés (à leur insu) par des experts pour faire irruption si besoin est au moment choisi. Encore une fois, tant qu’on en reste au niveau des personnes, ou plutôt des personnages, on en revient au bruit et à la fureur du théâtre de Shakespeare qui couvre bruyamment le piètre spectacle de la domination continue et repue des plus faibles par les plus puissants.

 

Il y a un an sur ce blog on pouvait regretter que la primaire socialiste, ayant suscité un vif intérêt quant aux débats et aux propositions échangées, ne débouche au final que sur la désignation d’une figure dont on savait déjà qu’aucun contrat ne la liait pour tenir une quelconque promesse. Il s’agissait juste de désigner le « champion », doté des qualités qui lui permettraient de vaincre Sarkozy dans l’arène de l’élection présidentielle (qualités qui se résumaient en l’occurrence à l’absence totale d’aspérité). Aujourd’hui toujours, dès qu’un chef de gouvernement se trouve cloué au pilori par les citoyens, on peut être sûr qu’un Mohamed El Baradei  va être propulsé sur le devant de la scène, ou n’importe quel autre pantin qui pourra garantir une certaine continuité des affaires aux puissances qui gèrent notre planète.

Alors, est-ce que cela signifie que la population soit condamnée à  se faire tondre et arnaquer sans relâche et sans aucun recours ? Une piste réside toutefois dans la possibilité de révoquer ses représentants. Ce droit existe bien en théorie dans la mesure où le peuple est supposé être souverain, et c’est bien pour cela qu’il est légitime à investir la rue et faire déguerpir des dirigeants, quand bien même ils auraient été « démocratiquement élus ». Non, la démocratie ne devrait pas être l’intermittente du spectacle qu'invoquent les grands shows médiatiques, elle est totale ou elle n’est pas. Cependant on peut comprendre que la légitime colère populaire finisse par s’essouffler quand tous les ans il faut essuyer les balles de la nouvelle police ou milice aux ordres du nouvel exploiteur désigné par les urnes. C’est bien ce que sont en train de vivre les égyptiens.

Il me semble que l’établissement du rapport de force entre citoyens et dirigeants devrait maintenant aboutir à ce que dans les institutions (ou la constitution) soit maintenant gravé le droit à la révocation des élus (ou même de ministres qui ne seraient pas élus). Ce droit permettrait de faire en sorte que les rapports de force futurs soient plus systématiquement en faveur des populations, à l’instar des avancées qu’on peut arracher dans le droit du travail. Plutôt que de repartir au charbon une nouvelle fois et de re-construire la légitimité populaire dans la rue, une pétition appelant à un référendum révocatoire permettrait de faire peser une menace beaucoup plus proche sur la tête des dirigeants. Hugo Chavez l’a introduit dans la constitution vénézuélienne et il a essuyé un référendum révocatoire en 2004, qu’il a remporté.

En pratique ce système peut être bien sûr dévoyé de la même manière que les manifestations, à savoir qu’en cas de révocation on peut se douter que les nouveaux candidats au pouvoir seront tout aussi manipulés que les dirigeants actuels. C’est pour cette raison qu’à partir d’un certain stade une société démocratique doit pouvoir garantir à ses citoyens non seulement la révocabilité des représentants, mais plus encore la révocabilité des lois ! Le référendum d’initiative populaire est le complément indispensable au référendum révocatoire pour permettre de rejeter les lois illégitimes imposées à la fois par la majorité et l’opposition, et proposer d’autres lois au suffrage universel. De manière cocasse, c’est un autocrate comme Nicolas Sarkozy qui a inscrit le référendum d’initiative populaire dans sa révision constitutionnelle de  2008. La loi existe mais les décrets d’application n’ont jamais été votés , et bizarrement depuis qu’ils sont au pouvoir les socialistes ne semblent pas plus pressés de faire émerger ce genre de contre-pouvoir. Pourtant, la Suisse a montré récemment comment ce genre d’instrument pouvait par exemple permettre d’encadrer les salaires des dirigeants.

L'avantage également du référendum d'initiative populaire est de laver cet instrument du soupçon (légitime) de populisme qui l'entache en général. Le référendum, du fait qu'il en général à l'initiative monarcale de l'exécutif, fonctionne comme un plébiscite qui, en plus de la question posée, interroge la légitimité du représentant. C'est vraiment cracher sur la démocratie que de vouloir encore en ces occasions dissimuler le fond d'une question derrière le prestige ou le déshonneur d'un individu. La démocratie n'est pas le choix du prince mais le choix des règles qui vont nous gouverner. Qui plus est, le président/monarque peut choisir les questions qu'il souhaite soumettre au vote populaire, au détriment d'autres plus importantes dans l'agenda démocratique. Laisser au peuple la capacité de décider des questions prioritaires et de rédiger ces questions selon l'approche qui lui convient c'est véritablement rendre sa souveraineté au peuple.

Il ne s’agit pas ici d’idéaliser des instruments démocratiques qui ne remplaceront ni la démocratie représentative ni la colère de la rue. Il s’agit à la fois d’encadrer de plus près des représentants qui sont nécessaires eu égard au fonctionnement complexe de notre société, en leur montrant par la pratique que les citoyens peuvent à tout moment les déclarer inaptes à les représenter et/ou s’emparer directement des sujets qu’ils refusent de traiter selon la volonté citoyenne. De même, ce type d’instrument n’écartera pas le désir d’imposer par la force ou la violence des mesures impopulaires, et il n’existe malheureusement pas (à ma connaissance) de système permettant de révoquer pacifiquement la force oppressive que peut exercer la police ou l’armée dans les cas extrêmes. Ce serait quand même la marque d’une civilisation qui progresse sur le chemin de la démocratie que de proposer au peuple de décider de plus en plus dans les affaires de la cité, et non de continuer à lui imposer le spectacle "politique" qui se réduit de fait à une mauvaise émission de télé-réalité où à la fin on doit bien désigner un gagnant sans jamais avoir pu participer au casting.

 

Commentaires

La révocation des élus est une mesure démagogique qui conforte cette logique du « tous pourris » et qui confortent aussi ceux à l’extrême droite qui souhaitent qu’Hollande démissionne. Le PG est dans une posture populiste d’extrême gauche en faisait une telle campagne. Le Hollande-Bashing est très à la mode mais quel mépris pour bien des gens qui ont voté Hollande en 2012! Pour des gens comme Thévenoud ou Cahuzac, il suffirait de durcir les peines d’inéligibilité et si un parlementaire ayant commis des actes de corruption ne souhaite pas démissionner et bien faire en sorte qu’il y ait une législative partielle. Ce n'est pas parce-que certains pays l'ont adopté qui faut forcément le faire! On peut très bien être pour une sixième république avec moins de parlementaires et la suppression de Matignon, réclamer plus de transparence sur les élus avec leurs déclarations d'impots sans pour autant adopter une telle idée démagogique de révocation des élus qui ne peut que conforte un nombre non négligeable d'abstentionnistes.

Écrit par : Aurélien Terrassier | 11/11/2014

Merci pour votre commentaire. Ca fait plus d'un an que cette note a été écrite, il ne s'agit donc pas de surfer sur une vague anti-Hollande mais d'une question de fond concernant la démocratie...
Le système tel qu'il est est démagogique par nature puisqu'il demande à une personne d'incarner les aspirations de toute une population et qu'il pousse à promettre n'importe quoi et permet de trahir son programme. L'objet de cette note, et je me demande si vous l'avez lue, est d'abord d'essayer de résoudre les problèmes plus graves encore qu'ont un certain nombre de pays dans le monde qui les pousse de révolte en révolte sans jamais voir d'amélioration !

Écrit par : lauteur | 11/11/2014

J'ai lu votre note c'est intéressant. Pour les pays en révolte, en effet, le référendum d'initiative serait pas une mauvaise idée. Mais en ce qui concerne la France, j'estime que les réformes importantes doivent être faîtes et que le référendum d'initiative populaire ne serait pas efficace dès l'instant où il y ait un risque que des gens votent non pas pour ou contre tel ou tel sujet mais contre le gouvernement.

Écrit par : Aurélien Terrassier | 16/11/2014

Les commentaires sont fermés.

 
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