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30/05/2014

Front National: Nouvelle Donne ?

L'avantage de tenir un blog sur une longue période c'est qu'on peut se vanter des prédictions que l'on a faites et qui se sont avérées correctes. L'inconvénient c'est que l'on garde une trace des erreurs passées. Peu avant les présidentielles de 2012, j'imaginais une stratégie de l'UMP visant à se rapprocher du Front National pour former une nouvelle force de droite.

 

Si la ligne idéologique de l'UMP s'est effectivement décalée vers celle du Front National aucune alliance n'a vu le jour, au contraire le combat est resté acharné entre les deux partis. Il est vrai, et on le comprend mieux aujourd'hui à l'aune des élections européennes, que la proximité idéologique s'en tient à une vision réactionnaire des mœurs et la dénonciation de l'immigration. Et encore sur ces deux points on a parfois l'impression que l'élève a dépassé le maître. La ligne de fracture entre eux est creusée par la vision européiste de l'UMP, qui n'est aujourd'hui rien de plus qu'une vision atlantiste comme les événements en Ukraine ne cessent de le confirmer. Si on suit cette ligne de fracture, la géographie politique de la France distingue aujourd'hui le couple UMP et PS d'un côté et le Front National et le Front de Gauche de l'autre. Si cette géographie n'est pas évidente au premier abord et peut même paraître choquante pour les esprits de gauche, il faut bien rappeler qu'on ne prend ici en compte que la dimension géopolitique du débat public. Cette dimension est toutefois suffisamment puissante pour empêcher l'UMP de s'allier au Front National et symétriquement interdire au PS l'alliance avec le Front de Gauche.

 

Pour le reste il est évident que l'idéologie du Front National ne s'éloigne pas tant des canons du capitalisme, sauf qu'elle entend redonner à l'entrepreneur français une place de premier plan sur la scène mondiale. Nous reviendrons sur ce point essentiel.

 

Au lendemain des européennes, on peut se rendre compte à quel point l'idée d'une alliance entre l'UMP et le FN peut paraître aujourd'hui ridicule. Car si le scrutin a été marqué par la débâcle du PS, celle-ci était tellement attendue (et même espérée) que c'était un non-événement. Par contraste, la défaite de l'UMP face au FN en est apparue d'autant plus cinglante , à tel point qu'on peut difficilement considérer comme une coïncidence que l'affaire Bygmalion soit relancée à cet instant précis et entraîne la chute de Copé. Aujourd'hui une alliance ne pourrait se faire qu'aux conditions de Marine Le Pen et on voit mal quel intérêt elle pourrait y trouver quand elle n'a qu'à attendre la désintégration de l'UMP pour voir un bon nombre de ses cadres se jeter dans ses bras.

 

Objectivement le FN a aujourd'hui de très belles cartes en main sur la scène politique française. Et objectivement, même si le vote Front National correspond à une colère compréhensible du peuple français, celui-ci a été plus qu'incité par un certain nombre de médias à s'orienter vers le Front National plutôt qu'une solution à gauche de l'échiquier. Il est donc plus que temps de se demander quel intérêt a la presse à jouer ce jeu. Si je ne prétends pas ici apporter des réponses, on peut au moins porter un premier éclairage à ce sujet.

 

D'abord la médiatisation du Front National ne date pas d'aujourd'hui. On sait bien que Mitterrand a exploité cette ficelle pour diviser la droite et se faire réélire, la gauche n'a eu de cesse de recourir au Front National pour appeler au « vote utile » (dont on mesure aujourd'hui à quel point il aura été inutile!) On pourrait donc imaginer que François Hollande applique aujourd'hui la même recette et s'ingénie à faire monter le Front National pour se préparer un second tour victorieux face à Marine Le Pen. L'idée est séduisante sauf qu'elle fait l'impasse sur la différence de traitement médiatique envers Marine Le Pen et son père. Jean-Marie Le Pen a toujours été traité comme un objet de scandale destiné à repousser l'électorat modéré vers la droite traditionnelle. Sa fille au contraire revendique la « dédiabolisation » du parti qui se traduit à la fois par l'ouverture vers d'autres familles politiques (voir Philippot transfuge du MRC de Chevènement), la récupération d'idées de gauche, le refus officiel de toute assimilation au fascisme et au nazisme. Dans les media on constate à quel point l'image de Marine Le Pen est lissée, voir même flatteuse, comparativement à celle de son père. Il est difficile d'imaginer qu'elle soit utilisée comme un repoussoir alors qu'elle est plutôt présentée comme un ultime recours à droite, et même au delà.

 

Aujourd'hui le vote Front National est moderne, et surtout populaire, il est présenté comme l'expression d'une colère légitime face à des élites qui auraient failli. Pourtant, si Marine Le Pen s'apprêtait véritablement à démanteler le « système », il est peu probable qu'elle aurait une image aussi flatteuse dans les media. A voir la concentration d'avocats d'affaires à la tête du parti, l'implication d'un cadre frontiste dans l'affaire Cahuzac, il est aussi peu probable qu'il représente un danger quelconque pour le système capitaliste.

 

Il faut donc imaginer qu'il existe au sein des milieux d'affaires français une frange de plus en plus importante de patrons qui se détache du dogme européiste, et surtout atlantiste. Il est difficile de savoir ce qui a motivé cette évolution, il est probable que l'imminence du Grand Marché Transatlantique n'y est pas étrangère. La perspective de voir la France définitivement vassalisée par la puissance américaine ne réjouit sans doute pas l'ensemble des élites économiques et les déboires récents de BNP Paribas en sont une illustration concrète. Le fait que d'un autre côté Marine Le Pen fasse les yeux doux à Vladimir Poutine permet d'imaginer quelles influences ces milieux d'affaires peuvent subir. Aujourd'hui l'implication américaine à l'Est de l'Europe est un danger de plus en plus sensible pour les pays de l'Europe de l'Ouest qui ont cherché à ménager les susceptibilités russes. La Russie et ses partenaires (la CEI) représentent une zone riche énergétiquement mais encore peu développée, qui n'a pas été colonisée par les intérêts américains et a tout à gagner à s'allier à de grandes puissances d'Europe de l'Ouest pour bénéficier d'investissements technologiques. Qui plus est le capitalisme étatisé à la Poutine correspond sans doute plus à une certaine tradition française que le libéralisme anglo-saxon dont la greffe n'a jamais fonctionné en France.

 

On ne s'étonnera donc pas que Marine Le Pen aille voir fin 2013 le mouvement patronal « Ethic » pour leur glisser « je ne suis pas votre ennemie ». Et si on s'attarde sur le site de ce même mouvement, on pourra interpréter comme un indice le fait que ce mouvement soit partenaire de l'association RMC/BFM, un conglomérat de l'information dont on sait qu'il a fait la part belle au FN dans le temps de parole lors des dernières municipales. On ne s'étonnera peut-être pas alors que la présidente de ce même mouvement, Sophie de Menthon, soit une taulière de RMC et BFM et se soit fait remarquer pour son dérapage sur Nafissatou Diallo. Tous ces éléments fragmentaires pourraient aider à dévider le fil qui trace les contours que ce qu'on doit appeler le « réseau Le Pen ». Beaucoup de pièces de ce nouveau puzzle restent à reconstituer pour comprendre où veut nous mener le Front National et surtout qui mène le Front National aujourd'hui.

 

C'est un travail essentiel de la gauche aujourd'hui de sortir de sa posture scandalisée face à la montée du FN et de l'attaquer là où il est s'est affaibli, c'est à dire dans ses liens avec un système qu'il se plaît tant à dénoncer. Si ce système n'est pas celui de l'UMPS, il demeure celui de la domination capitaliste à la française que nous connaissons depuis déjà plus d'un siècle et qui déjà dans l'entre-deux guerres vérolait la classe politique française jusqu'à l'extrême-droite. Cette compréhension ne doit toutefois pas occulter l'attrait inévitable d'une position de rupture avec la domination européo-atlantiste pour tous ceux qui ont subi pendant des décennies une alternance vide de sens et socialement destructrice.

 

 
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