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09/06/2018

Une autre histoire de Knysna

Malgré le titre volontairement racoleur, cet article n’a pas pour vocation de révéler au public des informations fracassantes sur l’épisode de Knysna. Je ne suis pas journaliste et je me contente de rassembler du matériel largement disponible. Le titre de ce blog « Un monde à relire » est là pour rappeler le fait que la manipulation de l’information n’est pas l’exercice du mensonge. L’information, comme un objet, se manipule en la tournant d’un côté ou de l’autre, en choisissant un angle de vision et un éclairage qui insisteront sur telle facette et en laissera dans l’ombre d’autres, au gré de celui qui rédige l’article.

En agençant de manière différente les éléments à notre disposition, on peut pourtant raconter une histoire entièrement différente.

La France perd contre le Mexique à l’issue d’un match médiocre (et contre une bonne équipe mexicaine) sans être véritablement mauvais. Nicolas Anelka est sorti à la mi-temps et une altercation verbale l’oppose à son entraîneur Domenech. Les propos sont probablement les suivants
"Va te faire enc**** avec ton équipe. Fais l'équipe que tu veux" selon les différentes sources. (http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/08/18/97001-201008...). On peut noter que ce type de dérapage est assez fréquent dans l’ambiance d’un vestiaire. On reviendra dessus.

Le lendemain l’Equipe titre en une :

On notera à la fois la présence des guillemets (en rouge s’il vous plaît!) et l’insulte « fils de pute ». Cette dernière n’a été mentionnée par aucun témoin par la suite, deux options sont donc envisageables :

- la taupe a volontairement déformé les propos ;

- la rédaction de l’Equipe a volontairement ajouté cette insulte ;

Dans les deux cas l’intention malveillante est évidente pour tous les joueurs qui ont assisté à la scène, et l’utilisation des guillemets une faute professionnelle là où tout journaliste qui se respecte aurait utilisé un conditionnel prudent… mais évidemment la une n’aurait plus de sens.

Ajoutez à cela le fuite d’une conversation de vestiaire, aussi choquante pour un joueur que le serait par exemple pour un journaliste une demande de révéler ses sources. Le choix du timing n’est évidemment pas neutre non plus. Il reste encore un match à disputer, la France possède encore une très faible chance de qualification, le journal est bien conscient d’achever l’Equipe de France à ce moment.

 

Anelka n’a pas traité son entraîneur de « fils de pute »

Mais Cristiano Ronaldo si !

http://planetefoot.net/2016/09/26/a-la-une/fils-de-pute-v...

La star du Real a insulté Zidane devant les caméras à l’occasion d’un remplacement. CR7 a-t-il été sanctionné par son club ? Non, Zidane a désamorcé la tension et à la fin de la saison le Real gagnait la Liga, la ligue des Champions, et Ronaldo était ballon d’or… On dira que n’est pas Ronaldo qui veut. C’est vrai, mais en termes éducatifs et dans la gestion d’un collectif l’argument n’a pas de valeur. Zidane n’a certainement pas apprécié les insultes, Ronaldo ou pas, mais il a privilégié la cohésion de l’équipe et en tant qu’ancien joueur il comprend ce type d’énervement.

L’exemple de Ronaldo vient simplement rappeler que lorsque tout le monde a intérêt à ce qu les choses se passent bien, ce genre d’incident est géré, y compris lorsque les journalistes s’arrangent pour attiser le feu.

 

A Knysna, la gestion par la Fédération d’un incident qui aurait dû rester cantonné à Domenech et ses joueurs, a été désastreuse. Anelka est sanctionné sur la base d’une campagne de presse dont on vient de voir qu’elle était digne des plus mauvais tabloïds anglais, sans avoir eu l’occasion de s’expliquer. A aucun moment la Fédération ou l’entraîneur ne cherche à localiser l’auteur des fuites qui font définitivement imploser l’Equipe de France. C’en est trop pour les joueurs.

 

A la recherche de la taupe

On se souvient combien Patrice Evra a été moqué pour avoir cherché la « taupe ». On peut le railler, effectivement ce n’était pas à lui de faire cette enquête : c’était le rôle de Domenech et de la Fédération. Aujourd’hui personne ne reproche à Unaï Emery d’avoir localisé et sanctionné deux « taupes » présumées au PSG : Lucas et Ben Arfa.

http://sport24.lefigaro.fr/le-scan-sport/2018/02/01/27001...

On peut reprocher beaucoup de choses à l’emprise de l’argent sur le football actuel, mais une chose est sûre : un club professionnel sait protéger l’intérêt de l’équipe, et donc l’intégrité du vestiaire. Encore une fois, faire sortir dans la presse les différends internes est une faute majeure dans un sport collectif. Patrice Evra jouait à Manchester United en 2010, Nicolas Anelka à Chelsea et Franck Ribéry au Bayern Munich. Trois très grands clubs, trois grands entraîneurs. (Ferguson, Ancelotti, Van Gaal), . Ces trois joueurs entre autres connaissaient parfaitement la gestion d’un club de très haut niveau et ne pouvaient qu’être sidérés du traitement infligé à l’Equipe de France par les propres instances de la Fédération.

Ce qui depuis sept ans a été présenté par toutes les rédactions comme une sorte d’attentat commis par une bande de « caïds » irresponsables aurait tout aussi bien pu être inteprété comme le devoir d’alerte incombant à des professionnels reconnus dans leur milieu. Le choix de l’angle d’attaque est purement journalistique (et lié aux moqueries provoquées par des difficultés d’expression qui cachent le professionnalisme réel).

 

Une lettre sans mystère

Encore une fois notre point de vue n’a rien d’extravagant. Il s’agit simplement d’adopter le point de vue de joueurs professionnels confrontés à un encadrement incompétent. Nous n’avons pas besoin du préjugé qui consiste à imaginer une bande de voyous jouissant à l’idée de piétiner le drapeau français…

Pour s’en convaincre il suffit de reprendre la lettre lue par Raymond Domenech :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans surprise, tous les éléments invoqués plus haut y sont présents:

- la divulgation d’un incident interne au groupe ;

- la sanction sans tentative de dialogue et sur la base d’un article de presse ;

- l’absence de volonté de la Fédération de protéger le groupe ;

Le fait que la protestation soit limitée à un événement, sans aucune menace pour la suite, atteste de la motivation des joueurs : marquer le coup par un événement pour attirer les media et dénoncer l’attitude de la Fédération.

Ce que ces Bleus avaient mal mesuré c’est que si effectivement leur mouvement allait faire tomber la Fédération, beaucoup de responsables avaient intérêt à faire converger la colère des Français vers eux, ou plutôt certains d’entre eux.

 

Une Coupe du Monde très politique

 

Nicolas Sarkozy n’a jamais caché sa passion pour le football et la Coupe du Monde était pour lui un événement majeur dans le quinquennat, susceptible de détourner l’attention des misères sociales qu’il faisait souffrir aux Français. Pour marquer cette importance, Sarkozy dépêche la Ministre des Sports Roselyne Bachelot pour suivre l’Equipe de France. La même ministre défendra devant l’Assmblée Nationale la thèse des « caïds », « immatures » (https://www.20minutes.fr/sport/593278-20100905-sports-equ...), tout en n’oubliant pas d’insister sur la responsabilité du staff. Le point le plus emblématique est le fait qu’une dissension entre les joueurs et l’encadrement ait amené une Ministre à témoigner devant l’Assemblée Nationale ! Sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, l’ingérence du politique dans le sport avait atteint des niveaux qu’on n’a pas retrouve depuis. Ce point est essentiel parce que le discours politique de Sarkozy repose en grande partie sur sa capacité à contenir les « caïds », les « racailles », pour contrer un discours du Front National qui est centré sur la déstabilisation de l’Equipe de France depuis l’époque de la victoire « black-blanc-beur ».

Raymond Domenech et la Fédération ont tout intérêt à laisser se développer ce déchaînement médiatique pour tenter d’atténuer un désastre qui est d’abord le leur.

 

Le « racisme anti-blanc »

 

Il ne s’agit pas ici de nier le caractère conflictuel des relations entre certains joueurs. Que Gourcuff et Ribéry ne s’apprécient pas, on peut relever depuis Knysna beaucoup d’indices concordants. Mais il s’agit de replacer ces tensions dans le contexte d’une vie de groupe. Il est quasiment impossible de constituer une équipe compétitive composée à 100 % de copains, on essaie plutôt de garantir que les tensions resteront mesurées.

Quand bien même il y a eu des tensions entre Gourcuff et Ribéry, la position victimaire attribuée au premier semble largement exagérée, et pas très flatteuse pour lui. Elle dessine une personnalité sous influence, incapable de se faire respecter. Si Domenech affirme dans ses écrits que Gourcuff n’a pas le caractère d’un leader, rien ne laisse penser non plus qu’il ait celui d’un suiveur. Les journalistes aiment bien s’exprimer à sa place, Ménès allant jusqu’à invoquer un « racisme anti-blanc » (https://www.ouest-france.fr/sport/football/stade-rennais/...). L’intéressé n’a jamais confirmé cette interprétation, mais i faudrait lui prêter bien peu de caractère pour imaginer que, au vu de ces arguments, il ait accepté de ne pas descendre du bus. La carrière de Gourcuff laisse plutôt entrevoir un caractère réservé mais entier, tout le contraire du suiveur qui cherche à se faire accepter par le groupe. Est-ce que c’est vraiment la pression supposée qui l’empêchait de descendre du bus ou plus simplement qu’il était plutôt d’accord sur le fond des arguments.

Rappelons en outre que la lettre a été rédigée par l’avocat de Jérémy Toulalan, autre garçon réservé mais au caractère affirmé. Rappelons que quelques mois avant la coupe du Monde, il avait signé une interview fracassant pour dénoncer l’influence néfaste de « France 98 » et l’apathie de la Fédération (http://www.rtl.fr/sport/football/football-toulalan-tacle-...). Il confirme l’existence de clans au sein de l’Equipe de France mais affirme clairement que ce n’est pas le problème majeur. Tout dans l’épisode de Knysna semble qu’indiquer qu’on n’est pas en présence de la conséquence des clans et d’un supposé racisme « anti-blanc ». Au contraire, il semble qu’à ce moment les clans ont été dépassés par le rejet unanime de la politique de la Fédération.

Pour finir est-ce que l’inimitié entre Gourcuff et Ribéry doit absolument être reliée à un racisme « anti-blanc » ? Ribéry, bien que musulman, est un avant tout un chti, mais surtout un enfant des milieux populaires. Gourcuff est un enfant du sérail, son père était déjà footballeur puis entraîneur, jouissant certainement d’un niveau de vie confortable. Ces tensions peuvent nous rappeler celles bien connues entre Grégory Coupet et Vikash Dhorassoo. Bien que Dhorassoo soit également issu de milieux populaires, il a développé une culture et des intérêts qui sortent du cadre du milieu des footballeurs. Son caractère solitaire l’a souvent mis en marge du groupe, comme Gourcuff. Ribéry contre Gourcuff, c’est un peu comme Coupet contre Dhorassoo, sauf qu’évidemment dans le second cas personne n’ira invoquer le racisme « anti-blanc » (http://www.football365.fr/buzz-quant-gregory-coupet-repon...). Il n’y a pas de raison de racialiser des comportements qui s’expliquent parfaitement par des antiagonismes sociaux, sauf à en apporter des preuves formelles.

 

Un « démenti » bien tardif

 

Alors que cela fait plusieurs mois que je rédige cet article, Raymond Domenech aurait « révélé » qu’Anelka n’a pas tenu les propos qui lui sont prêtés. Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, ce fait est déjà connu depuis longtemps, confirmé à la fois dans les déclarations des joueurs et dans l’autobiographie. La question qui se pose est plutôt pourquoi les journalistes essaient de nous faire croire qu’il s’agirait d’un élément nouveau ?

Pourquoi Domenech insiste-t-il sur ce point aujourd’hui ? Ses déclarations ressemblent à une tentative maladroite de se dédouaner de ce qui a pu arriver, à la fois à ,Anelka et à l’équipe de France. Pourtant, comme le souligne William Gallas, connaissant la vérité Domenech aurait pu très tôt désamorcer la bombe. Il ne l’a pas fait au moment où il aurait dû, ce qui explique aussi certainement la réaction des joueurs.

Plus encore, dans ce jeu de poker menteur, on est forcé de se rappeler que à travers sa compagne Estelle Denis, Domenech a été le sélectionneur le plus proche des journalistes sportifs de l’histoire de l’Equipe de France. Est-ce que les journalistes de l’Equipe n’auront pas été tentés de prévenir leur consœur avant de larguer une telle bombe ? Est-ce que la mise au pilori d’Anelka n’était pas aussi un moyen de détourner l’attention de la faillite de Domenech ?

 

Certains interpréteront ce texte comme une tentative désespérée de rendre sympathique une bande de post-adolescents surpayés, alors que tant de nos compatriotes triment quotidiennement dans l’anonymat pour arriver à peine à payer leur loyer. Je n’ai volontairement pas abordé ce sujet de la corruption massive du foot (et des joueurs par l’argent), sujet qui mérite bien plus qu’un article.

Il s’agit juste ici de rappeler qu’il est difficile de porter un réel jugement sur les événements à chaud, souvent c’est dix ans plus tard que l’histoire commence à prendre du sens. Dans le cas de Knysna, on voit que certaines lignes commencent à bouger. Non, on n’est pas forcé d’avoir de la sympathie pour les joueurs de l’Equipe de France, ni même pour le football. Mais si on veut porter un jugement sur cet événement, on doit pouvoir le faire en dehors de l’approche hystérique qu’il a jusqu’ici suscitée.

Le mensonge des journalistes, le refus d’un sélectionneur de rétablir la vérité publiquement au moment des faits, la lâcheté de la Fédération face aux pressions à la fois des journalistes et des partis politiques qui espéraient récupérer l’Equipe de France, autant dans ses succès que dans ses défaites, la lecture racialisante du conflit entre les joueurs et la fédération… tout un ensemble de faits qui au moins permettent de prêter des circonstances atténuantes à ceux qui se sont retrouvés au centre de la tourmente.

Est-ce qu’il était judicieux de ne pas descendre du bus ? A posteriori il est facile de répondre non. Il est vrai que les joueurs représentent la France. Mais est-ce que courber l’échine devant le mensonge, la lâcheté et les manipulations politiques c’est représenter la France ?

 

Nous finirons avec les mots d’Hugo Lloris au sortir de la crise de Knysna (https://www.lemonde.fr/sport/article/2010/07/23/lloris-ju... ) : « Le pouvoir, on ne nous le donne pas c’est à nous de le prendre. » Dans le contexte de l’époque, une telle conclusion ressemble à tout sauf à des regrets…

 

 

 

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